La peur, un bon filon électoral

Charlie Hebdo – 08/03/2017 – Antonio Fischetti –
En campagne électorale, la peur est un marché porteur. Terrorisme, chômage, pollution… Entre risques réels et fantasmés, il faut savoir trier pour éviter d’être manipulés. 
Quand on regarde bien, la plupart des thèmes politiques renvoient à une forme de frousse : peur des migrants, peur des attentats, peur de la drogue, peur des agressions, peur du chômage… Il ne faut pas dénigrer les peurs, il y en a des légitimes… mais d’autres le sont un peu moins. On risque davantage de perdre son job que d’être victime d’un sérial killer. Tant qu’on a l’esprit lucide, ça va encore. Mais ce n’est pas toujours le cas, et les politiques en profitent. Dans ce domaine, le FN a une longue tradition, et Marine Le Pen ne manque pas de la perpétuer. Dans son clip de campagne, en seulement deux minutes trente, elle trouve le moyen de placer les mots violence (deux fois), inquiète, victime, criminel, insécurité, sécurité, misère, souffrance (deux fois), et protéger. on a compris qu’elle est là pour nous défendre. Mais de quoi, au juste ? 
Des meurtres ?… En France on en compte un peu moins de mille par an. Une broutille en comparaison d’autres risques, bien plus mortels. Par exemple, si Marine Le Pen voulait vraiment protéger les français, elle aurait pu profiter du salon de l’agriculture pour dénoncer les dangers de la viande. Selon l’Organisation mondiale de la santé, « 34 000 décès par cancer par an environ dans le monde sont imputables à une alimentation riche en viandes« . Mais on n’a pas entendu la candidate FN, ni personne d’autre, d’ailleurs – dénoncer ces poisons agricoles dont elle se plaisait à tâter les croupes.
Ça devient fantaisiste
Tous les politiques veulent renforcer la « sécurité » des Français. Bien. Mais parmi les risques auxquels nous sommes soumis, il n’y a pas que les viols et les cambriolages, il y a aussi ceux de l’environnement. Pour s’en protéger, il existe le « principe de précaution ». Et là, ça devient fantaisiste. On l’utilise à toutes les sauces, sauf pour les vrais risques. Marine Le Pen a invoqué le « principe de précaution » pour s’opposer à l’adoption pour les couples homosexuels, à cause d’un prétendu « risque » pour les enfants. Et c’est aussi en vertu du « principe de précaution » que Sarkozy proposait d’interner les fichés « S ».
Quant à Fillon, il veut carrément l’abroger de la Constitution (1) au motif qu’il bride les innovations. Une lecture pour le moins malhonnête, car ce principe n’interdit pas les recherches, mais propose juste d’en prévenir les dangers. La « sécurité » selon Fillon, c’est abaisser la majorité pénale à 16 ans, mais ne surtout pas toucher aux P-DG pollueurs, pourtant bien plus meurtriers.
Bien sûr, une application extrême du principe de précaution n’est pas souhaitable. L’homme n’aurait jamais inventé le feu s’il lui avait fallu évaluer les dégâts de la déforestation (et encore moins la roue, au regard du nombre de morts sur les routes)… Quelle que soit l’invention, il faut trouver l’équilibre entre risques et bénéfices.
Or ce n’est pas ce qui est fait aujourd’hui. D’un côté, on balance des nanoparticules dans toutes sortes de produits, alors que leur toxicité est de plus en plus attestée… De l’autre, on applique le principe de précaution de manière parfois imbécile. Comme en juillet dernier, dans cette école de Caen contrainte de virer les trois poules qui se vivaient dans sa cour à cause des « risques de contamination » – ce qui a fait dire au directeur : « Maintenant, on est hors la loi dès qu’on fait un gâteau d’anniversaire » (Ouest-France).
Les poules font partie du quotidien des élèves de l'école depuis deux ans.Les poules font partie du quotidien des élèves de l’école depuis deux ans.
Un autre domaine concerné par la réduction des « risques », c’est la drogue. On interdit le cannabis pour protéger les jeunes. Pourtant, les études menées dans différents pays montrent que la dépénalisation a des effets bénéfiques à tout point de vue. Si l’on était logique, la meilleure application du principe de précaution serait de légaliser le cannabis plutôt que de l’interdire !
Dans ce foutoir, les politiques peuvent instrumentaliser la notion de « risque » comme bon leur semble. Vu que la peur n’est pas rationnelle, c’est boulevard pour eux. Selon les plus récentes enquêtes sur les craintes de Français, le terrorisme arrive en tête des réponses (45 %), loin devant l’insécurité, le chômage et la dégradation de l’environnement (moins de 18 %). Pourtant, le millier de victimes annuelle des homicides et du terrorisme est une cacahuète devant celles liées au chômage – qui, selon l’Inserm, tue 10 000 personnes chaque année (par dépression, suicide, alcoolisme, etc.) – ou à la pollution atmosphérique (48 000 morts par an, selon l’agence Santé publique France).
Le citoyen épris de « sécurité » est rassuré de voir des treillis au bans de sa rue… alors que les vrais criminels que sont les actionnaires et les pollueurs se pavanent plus que jamais. Le meilleur moyen d’augmenter la sécurité n’est donc pas d’augmenter les flics et les militaires, mais de préserver l’environnement et les conditions économiques. Connaître les vrais chiffre est toujours utile pour voter moins bêtement.
(1) Le principe de précaution inscrit dans la Constitution : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application de principe de précaution et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des ris0ques et à l’adoption de mesures provisoires afin de parer à la réalisation du dommage« 
(2) Baromètre IRSN 2016 sur la perception des risques et de la sécurité

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