Disparition – Mort de J.P. Géné. Ce chroniqueur glotte-trotteur était un adversaire acharné de la malbouffe, et un défenseur de la dépénalisation du cannabis.

LE MONDE | 24.03.2017

Ainsi, de même que l’on peut regretter la disparition de la marine à voile, le monde de la gastronomie ne pourra que s’affliger de la perte de cette espèce en voie d’extinction : le chroniqueur hors norme. (Le célèbre étoilé Michelin Guy Savoy, désespéré à l’annonce de la mort prochaine de son vieux camarade, lui fit porter des plats fins à l’hôpital jusqu’aux derniers jours.)
[Par son parcours, son talent et sa personnalité, JP Géné, critique gastronomique du « Monde » depuis 2004, était un journaliste hors du commun. Son style et l’originalité de son regard lui valaient, depuis des années, un attachement particulier de nombre de lecteurs qui l’avaient suivi avec fidélité de Monde 2, où il était arrivé en 2004, au Monde Magazine et M, puis dans dans le quotidien. Sa plume lui avait valu de recevoir, en 2008, le prix Hachette, pour la première fois décerné à un chroniqueur gastronomique. Nous adressons nos pensées à sa compagne, à ses proches, et à tous ceux qui, au Monde comme ailleurs, aimaient ce personnage hors norme. J. Fe.]

photo non daté
« Ne soyons pas esclaves de nos sens ! », répétait comme un mantra Jean-Paul Généraux – qui se serait offusqué que l’on puisse l’appeler autrement que par son surnom de toujours : Géné. Il n’est pas anodin que cette affirmation énoncée comme une injonction soit l’une des premières qui viennent à l’esprit à l’heure où vient de filer à l’anglaise, entre la poire et le fromage – et sans demander l’addition –, ce chroniqueur gastronomique, par ailleurs singulier représentant de l’espèce bien plus vaste des plumitifs-globes-trotteurs-omnivores.
Affolé par les gémissements de l’intime, Géné aura refusé jusqu’au bout de céder à la tendance de l’apitoiement sur soi. Toujours au nom de sa fameuse allergie à se laisser aller à l’émotion : « les sens », donc. Il vient ainsi de faire une sortie discrète, attendant presque l’ultime moment pour révéler à ses confrères du Monde et à ses amis du deuxième cercle l’implacable avancement d’une maladie sans rémission. C’est dire que, décidément, s’il cédait volontiers à ses « sens », question bonne chère, il n’était pas question pour lui de se laisser circonscrire par le pire des sens : celui de l’impudeur.
Pas le genre à faire « amande honorable »
Il fallait d’ailleurs veiller à ne pas pousser la bête dans ses retranchements sur ce terrain-là : pas le genre à faire « amande honorable », comme il l’écrivit, à propos de ce fruit de l’amandier (famille des rosacées), dans l’une de ses nombreuses rubriques « Goûts » pour Le Monde, entre 2004 et 2017.
Géné fut un chroniqueur à la verve épicée : tonalité faite maison et cuisson à l’étouffée de textes tout juste sortis de très personnels fourneaux. Leur drôlerie sonnait juste dans des univers gustatifs aussi divers, voire irréconciliables, que ceux de la tarte aux mirabelles, de la terrine du terroir, du sashimi de ventrêche de thon, du curry de poisson à la goanaise et du saucisson d’âne à la pékinoise.
Adversaire obsessionnel de la malbouffe, militant acharné de la défense du produit, le journaliste-cuisto, qui ne voulait pas apparaître en photo au point de se masquer un temps le visage d’une passoire dans le cliché annonçant sa chronique, ratissait large dans son jardin gastronomique : oserions-nous dire que quiconque n’a jamais goûté de sa choucroute ou de ses rougets poëlés, dont il passa naguère une longue journée à retirer une à une les arêtes, aura raté quelques beaux soirs de sa vie ?
Chroniqueur hors norme
Géné fut une sorte de Boris Vian du journalisme : à l’image de l’inspiré homme-orchestre-pilote de course-poète-trompettiste et auteur de L’Ecume des jours, Géné fut le touche-à-tout des casseroles, le petit rapporteur éclairé de l’internationale du bizarre et l’arpenteur sans illusion d’un vaste monde « brindzingue » (ainsi conclut-il son mail d’adieu à ses amis du journal.) Avec lui, on pouvait causer de n’importe quoi : chute de Pablo Escobar et du cartel des drogues en Amérique latine, survie des gorilles péteurs du Rwanda, destinée politique de Sonia, belle fille d’Indira Gandhi, ouverture du dernier resto-gastro de Copenhague.
Ainsi, de même que l’on peut regretter la disparition de la marine à voile, le monde de la gastronomie ne pourra que s’affliger de la perte de cette espèce en voie d’extinction : le chroniqueur hors norme. (Le célèbre étoilé Michelin Guy Savoy, désespéré à l’annonce de la mort prochaine de son vieux camarade, lui fit porter des plats fins à l’hôpital jusqu’aux derniers jours.) Quant au monde du journalisme, il ne pourra que s’émouvoir du départ définitif pour des terra incognita de ce moussaillon particulier du reportage : si Géné s’en est allé quasiment la fourchette en l’air, la papille inquisiteuse et la plume au bec, il ne faut pas oublier qu’il trimbala cette dernière dans des contrées bien éloignées du monde de la grande bouffe.
Défenseur assidu de la quiche lorraine
Reportages avec la guérilla afghane en compagnie de sacrés barbus sur la route de Kandahar ; voyage sur le toit d’un camion bariolé sur les routes du Pendjab pakistanais aux côtés de Bénazir Bhutto, future première ministre ; escapades en Colombie, Bolivie, Chili, Pérou ; obsession têtue pour les « Tigres » tamouls de libération du Sri Lanka ; passion déjantée pour les très précieuses ridicules de la famille royale britannique ; dérives indiennes à Delhi et Calcutta ; passage à Katmandou ; plus à l’est, sur d’autres chemins : Pékin, Bangkok, Hongkong.
Né en 1949 à Nancy, celui qui fut l’un des défenseurs assidus de la quiche lorraine fut aussi un engagé politique précoce : « J’étais un gauchiste pur sucre, qui militait contre la guerre du Vietnam », dira-t-il. A Paris, il devient « Mao Spontex », mouvement post-68 qui, comme son nom l’indique, se réclamait du maoïsme et de la révolution culturelle « spontanée », au temps délirant du Grand Timonier.
A Paris, il devient aussi journaliste. Il rejoint l’Agence de presse libération (APL), puis le quotidien du même nom et de même tendance : Libération. Géné va être associé au premier « Libé », quotidien militant engagé à l’extrême gauche, puis sera l’un des rescapés de la première aventure de ce journal : il en rejoint plus tard le deuxième avatar. Qui, sous une forme plus rigoureuse et politiquement modérée, devient le désormais célèbre quotidien de Serge July. « J’étais le seul, s’esclaffait Géné en référence à son passage au Libé “historique”, à avoir fait une école de journalisme, ce qui n’était pas très bien vu : pour les militants, j’étais perçu comme trop journaliste, et pour les journalistes, comme trop militant. »
Fumeur invétéré d’herbe
Militant, il le sera longtemps. Un passage de six mois derrière les barreaux pour usage de stupéfiants – fumeur invétéré d’herbe et de haschich, il combattit toujours, et avec colère, l’usage des drogues dures –, fera de lui un défenseur de la cause des prisonniers et de la libéralisation du cannabis. Son heure de gloire, longtemps avant de s’engager dans la défense du label « saucisse de Morteau », fut « l’appel du 18 joint » : un manifeste en faveur de la dépénalisation du cannabis, texte dont il fut l’un des initiateurs, et qui connut le privilège d’être signé par une flopée de personnalités du monde intellectuel et politique.
Après en avoir fini avec les années de reporter au long cours – il fut aussi chef adjoint, sous la houlette de son complice Marc Kravetz, du service de politique internationale de Libération –, Géné finit par mettre son talent au service des plaisirs de bouche. Toujours avec un coup d’avance, il allait donc réinventer le genre de la chronique « gastro ». Au lieu de céder aux facilités du tartinage élogieux – ou de la descente en flèche – en faveur ou en défaveur de tel ou tel restaurant, il préférait prendre des chemins de traverse. Une tangente qui lui permit d’aborder la bouffe par des biais thématiques.
L’artisan boulanger du titre
Les titres de sa chronique « Goûts » du Monde en disent long sur sa singularité : si l’on a pu dire de Jean-Paul Sartre qu’il avait fait descendre la philosophie dans les cafés, l’on pourra peut-être affirmer un jour que Jean-Paul Généraux a permis à la « gastro » de s’étaler dans les journaux à la manière d’un polar aigre-doux aux effluves revisitées dont l’accent était celui d’un « Tonton flingueur » façon puzzle.
In memoriam, quelques florilèges de titres qu’il avait choisis pour sa chronique, avec le soin maniaque d’un artisan boulanger de la juste formule : « Deux et vin font Troyes » (sur un restaurant pinard-andouillette dans la ville éponyme), « Saint Marcellin, coulez pour vous », (Géné était amateur de fromage et bouffeur de curés, toute confessions confondues), « Salsifi n’est pas celui qui le dit », titre qui se passe de parenthèse. L’une de ses dernières chroniques, publiée presque à la toute fin (des haricots), celui qui ne voulait pas se voir inutilement durer l’intitula : « En février, on dégoupille la grenade ». Bien sûr, il parlait d’un fruit.

[Par son parcours, son talent et sa personnalité, JP Géné était un journaliste hors du commun. Son style et l’originalité de son regard lui valaient, depuis des années, un attachement particulier de nombre de lecteurs qui l’avaient suivi avec fidélité de Monde 2, où il était arrivé en 2004, au Monde Magazine et M, puis dans dans le quotidien. Sa plume lui avait valu de recevoir, en 2008, le prix Hachette, pour la première fois décerné à un chroniqueur gastronomique. Nous adressons nos pensées à sa compagne, à ses proches, et à tous ceux qui, au Monde comme ailleurs, aimaient ce personnage hors norme. J. Fe.]
« Un style d’une simplicité gouleyante comme le vin »
La curieuse signature qu’il s’était choisie, JP Géné (Jean-Paul, Jean-Pierre, Jean-Philippe… ? Général, Généraux… Généreux... ?) a surgi au Monde par le courrier, encore parfois postal, quand M s’appelait encore Le Monde 2. Son pseudo n’était pas inconnu au bataillon, encore attaché aux années passées naguère à Libération. Mais voilà que « Jipé » proposait à nos bons soins, tout à trac, un long article, dont le sujet précis – j’ai beau me creuser la cervelle – m’échappe aujourd’hui, tant d’autres ont suivi. Mais pour un article, c’en était sacrément un, c’est sûr, et qui tombait à point.
Nous cherchions justement quelqu’un qui sache parler de « la bouffe ». Et surtout pas du classique. Pas le pensum hebdomadaire d’un mandarin de la « chronique gastronomique » qui, paressant de bonne table en bonne table, décerne bons et mauvais points. Non. « Jipé » était exactement celui que nous cherchions. Un authentique journaliste, un amateur du bon, un esprit original, pédagogue, historien capable aussi bien de vous passionner avec l’origine de l’œuf sur le plat (ou œuf au plat, il aurait été capable de vous expliquer la différence), que de vous emmener manger du phoque chez les Inuits. Et le plus fort c’est que, après l’avoir lu, on finissait par se dire que le ragoût d’otarie n’était peut-être pas si immangeable qu’on l’imaginait…
Le tout avec un style d’une simplicité gouleyante comme le vin dont il parlait avec autant de grâce, dépourvu d’adjectifs hyperboliques dont il savait, en amateur des mots, qu’ils ne cachent que faiblesse. Cela lui valut d’être récompensé en 2008 par le joli prix Hachette de journalisme pour l’ensemble de ses chroniques.
On dira aussi sa gentillesse communicative, quelques mauvaises humeurs (parfois justifiées), ses qualités d’«ambianceur », et son professionnalisme (copie toujours impeccablement à l’heure et à la bonne longueur, ce qui n’est pas si commun). Bref, et chacun l’aura compris, ce fut une merveille de travailler à son côté.
Jacques Buob, ancien directeur adjoint de la rédaction du « Monde »

JP Géné en cinq dates
20 juin 1949 Naissance à Nancy
1974-1981 Journaliste à Libération (puis de nouveau de 1985 à 1996
2004 Début de ses chroniques gastronomiques au Monde
2008 Prix Hachette 2008 de la chronique, décerné pour la première fois à un chroniqueur gastronomique
23 mars 2017 Mort à Paris
Bruno Philip (Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est) Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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