Linky : le compteur intelligent se fait beaucoup d’argent

Le Canard Enchaîné – 29/03/2017 – Jean-Luc Porquet –
Que le prochain président s’appelle Macron, Le Pen ou Poutou, une choses est sûre : nombre de phénomènes se dérouleront imperturbablement comme avant. Exemple : les 58 réacteurs nucléaires continueront d’alimenter sans mollir nos Smartphones – Hollande n’ayant toujours pas tenu sa promesse numéro 41 de fermer Fessenheim. Autre exemple : les agents d’Enedis, filiale à 100 % d’EDF (autrefois dénommée ERDF) continueront d’équiper à marche forcée les foyers français de compteurs Linky, les fameux « compteurs intelligents ».

Actuellement, ils en posent pas moins de 18 500 quotidiennement. A la fin de l’année, ils passeront à la vitesse supérieure avec 35 000 par jour. Leur but : équiper en quatre années maxi les 35 millions de foyers français. Pourquoi cette hâte ? Parce que l’État a autorisé la filiale d’EDF à empocher une marge de 7,25 % sur les compteurs et que la Commission de régulation de l’énergie y a généreusement ajouté une prime de 3 % si le calendrier est respecté. Même si ce coût n’est pas réclamé à l’usager, il le retrouvera habilement distillé sur ses factures. 10,25 % en tout : ça c’est de la rentabilité ! Les bénéfices ont déjà commencé à pleuvoir chez Enedis (« Les Échos », 24/3), et comme ils portent sur un coût total de 5 milliards d’euros au bas mot… On comprend dès lors pourquoi la fronde anti-Linky énerve énormément EDF.
Plusieurs dizaines de collectifs d’opposants. Plus de 300 conseils municipaux pondant des arrêtés interdisant la pose de compteurs chez eux (rappelons que les 35 millions de compteurs actuels, qui marchent très bien, appartiennent aux communes). De multiples batailles juridiques menées par les préfets contre ces maires récalcitrants. Des manifs d’opposants ici et là (à Paris encore la semaine dernière). Des débats toujours ouverts sur la dangerosité des ondes électromagnétiques émise par ces compteurs, et sur le danger qu’ils font courir à la vie privée en relevant et en communiquant la consommation tous les quarts d’heure. Une interrogation, aussi, sur la réelle utilité de ce déploiement massif : supprimer des milliers de postes de releveurs de compteurs ? mieux gérer les pics de consommation ? repérer les fraudeurs ? couper d’autorité les courant aux mauvais payeurs ? vendre les données personnelles aux fournisseurs d’énergie ? Des récits de dysfonctionnement induits par les compteurs déjà posés – appareils qui s’emballent, plombs qui sautent (« La Voix du Nord », 23/3). Bref, le grand déploiement fait des vagues… 
Surtout : tout droit sorti de l’imagination de technocrates autoritaires peinturlurés en vert, Linky veut entrer de force dans chaque foyer et se prétend obligatoire (alors qu’en Allemagne, par exemple, il ne l’est pas). Stéphane Lhomme, l’un de ses plus ardents opposants : « Nous ne demandons même pas l’annulation de ce programme. Nous demandons le respect de la volonté des communes et des habitants qui ne veulent pas les compteurs Au moins, qu’on respecte cette volonté-là ! »
Ah, ces écolos obscurantistes qui veulent revenir à la bougie et à la démocratie…
« Sexy, Linky ? » par Nicolas Bérard / Ed. Le Passager clandestin/ 100p. 4 €
Au départ, les communicants de la boîte étaient sacrément fiers des nouvelles possibilités offertes par Linky, comme en témoigne ce dossier de presse daté de juillet 2015 : « ERDF a bâti un système évolutif utilisant des technologies de pointe, capables de gérer de très importants flux de données. Nous ne sommes encore qu’aux prémices de l’exploitation de toutes les potentialités de ce compteur : Big Data, usages domotiques, objets connectés… » Et Philippe Monloubou, patron d’Enedis-ErDF (1), de confirmer début 2016 : « Nous sommes déjà, à l’heure où je vous parle, un opérateur du Big Data. »
Le Big Data (littéralement « grosses données ») n’est pas un fantasme pour auteur de science fiction. Quoique discrète, c’est une révolution qui a déjà bouleversé l’économie mondiale, comme l’explique Solange Ghernaouti, experte internationale en cybersécurité et membre de l’Académie suisse des sciences techniques. « Le nouvel El Dorado numérique est lié à la collecte massive d’informations. Tous les modèles économiques sont basés sur l’exploitation des données. Nous ne sommes plus dans une économie de service, mais dans l’économie de la donnée. Le but est d’en avoir le plus possible et de les exploiter. » Plus on en a, plus on est puissant, plus on gagne d’argent en s’assurant un avenir radieux : Google, Facebook, Amazon, Apple possèdent à eux quatre 80 % des données personnelles mondiales.
Toute cette collecte va servir à faire du profilage. Elle va permettre de mesurer, classifier, quantifier, faire rentrer des personnes dans des catégories pour mieux les cibler, mais aussi de croiser les informations, déduire, interpréter, prédire et influencer.
Toutes ces données, tous ces profils, se monnaient ensuite sur un marché mondial florissant. Exemple : une entreprise peut connaître votre âge-adresse-sexe pour 0,007 $, savoir si vous avez un projet de mariage (0,107 $), un projet d’enfant (0,187 $), une maladie du cœur (0,447 $) ou si vous envisagez de faire du sport pour maigrir (0,552 $) (2). Avec Linky, ErDF pourra dire à ses partenaires commerciaux si vous buvez beaucoup de café, si vous êtes plutôt casanier, si vous êtes un couche-tard, si vous regardez beaucoup la télévision ou si vous ne vous douchez qu’une fois par mois… Pour avoir une vague idée du jackpot que représentent ces données personnelles, il suffit de savoir qu’au niveau mondial, le marché du Big Data se calcule en milliers de milliards d’euros.

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