Désespoir à Tijuana.

Carte de Tijuana (Basse-Californie du Nord, Mexique)
En raison du durcissement de la politique migratoire américaine consécutive à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, Tijuana, ville mexicaine frontalière des Etats-Unis, accueille chaque jour son cortège d’expulsés. Ces rapatriés involontaires, séparés de leur famille, se trouvent bien souvent dans une détresse psychologique extrême. Pour eux, l’antichambre du rêve américain s’est muée en un lieu d’errance cauchemardesque. La Tribune de Genève . Le Monde 05 avril 2017

Tijuana, ville d’errance des migrants et des expulsés
Mexique – Etats-Unis, La ville frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis est débordée par l’afflux de migrants bloqués et d’illégaux renvoyés.
Le Temps 05/04/207

Le mur séparant Tijuana de la ville américaine San Diego. Image: Keystone
«On marchait dans la rue avec ma femme lorsque la police m’a arrêté. Les agents ont hurlé: «Les mains en l’air!» J’ai été menotté et je n’ai même pas pu dire au revoir à ma femme.» Javier Portugal mélange l’espagnol et l’anglais. Trois heures après son arrestation, ce Mexicain de 45 ans, qui vivait à El Monte, dans le comté de Los Angeles, foulait pour la première fois le sol mexicain depuis vingt ans. Son crime: avoir conduit, une fois, en état d’ébriété. Le grand corps robuste de Javier se met à trembler sous les sanglots. «Je suis arrivé ici sans vêtements de rechange, sans argent, sans rien.»
Javier dit qu’il veut mourir. Depuis son expulsion, il y a trois semaines, il erre, nuit et jour, à quelques mètres du poste frontière El Chaparral, sur la place Viva Tijuana, autrefois remplie de magasins de souvenirs pour les touristes américains et aujourd’hui à l’abandon. Les expulsés d’Obama, ou de Trump, s’y réunissent souvent, une couverture ou une bière à la main, parfois drogués, souvent désespérés.
Détresse psychologique
Ces «rapatriés», comme on les appelle au Mexique, María Galleta les voit débouler tous les matins du poste frontière de Tijuana, ville frontière avec San Diego. Cette Mexicaine aux cheveux blancs et à l’énergie inépuisable les accueille dans le petit bureau de son association, Mères et familles expulsées. «Il faut les aider immédiatement, ils sont dans une détresse psychologique extrême. La séparation avec leur famille a été si brutale qu’ils deviennent suicidaires.» Récemment, un Mexicain s’est donné la mort à Tijuana, à quelques mètres du mur qui le séparait des Etats-Unis. Ce veuf, père de trois enfants restés aux Etats-Unis, venait justement d’être expulsé.
Si María Galleta n’a pas encore constaté une augmentation massive du nombre d’expulsés à Tijuana depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle observe en revanche «beaucoup plus de violence» dans le traitement infligé aux personnes en situation illégale arrêtées aux Etats-Unis: «La police les expulse immédiatement, sans passer par le centre de rétention. Parfois, on les menace de les jeter en prison si elles ne signent pas le papier autorisant l’expulsion immédiate, et ça, c’est illégal.»
Les deux décrets présidentiels signés en janvier et février derniers par Donald Trump marquent, par leur dureté, un précédent dans la lutte contre l’immigration illégale aux Etats-Unis. Sous les deux mandats d’Obama, qui a expulsé près de 3 millions de sans-papiers, seules les personnes condamnées par la justice pouvaient être renvoyées dans leur pays d’origine. Désormais, tout individu accusé, sans même avoir été condamné, est expulsable, ainsi que toute personne dont l’agent de police migratoire (ICE) considère qu’elle est susceptible de «constituer un risque pour la sécurité publique».
La «crise du Canal»
«Huit millions de personnes peuvent désormais faire l’objet d’une expulsion expéditive du territoire», estime Esmeralda Flores, avocate à San Diego, qui conseille les gens en situation illégale aux Etats-Unis au sein de l’organisation ACLU. A Tijuana, «il va falloir se préparer à ces expulsions massives, et ce sera difficile, car ici, c’est tous les jours la crise migratoire», déplore María Galleta. L’année dernière, cette crise migratoire s’est convertie en une véritable urgence humanitaire avec l’arrivée, à la frontière, de milliers de Haïtiens (lire ci-dessous). La vingtaine d’auberges pour migrants de Tijuana, toutes tenues par des associations civiles ou religieuses, a vite été saturée. José María García Lara, responsable de l’auberge Juventud 2000 a même dû rajouter, dans l’urgence, des matelas et installer des tentes de fortune dans la cour de son refuge, pour faire face au flux ininterrompu de migrants haïtiens. A Tijuana, les habitants craignent que ne se répète que qu’ils ont appelé « la crise du Canal » : environ 3000 personnes, expulsées sous l’administration Obama, qui ont vécu, entre 2011 et 2014, dans l’alcool et la drogue, le long du canal d’eaux usées de Tijuana, faute d’hébergements disponibles. « On sait que la situation va s’aggraver et il n’y a toujours pas d’infrastructures de l’Etat pour les accueillir » s’indigne un activiste. Les 15 millions de dollars annuels du programme fédéral «Fondo migrante» sont en effet largement insuffisants pour faire face à la crise qui couve sur les 3200 kilomètres de la frontière nord.
Autre phénomène: avec le durcissement de la politique migratoire côté américain et la construction annoncée d’un nouveau mur, de plus en plus de migrants centraméricains «restent à Tijuana et n’osent plus traverser la frontière, car ils ont très peur», signale Claudia Portela, coordinatrice du Desayunador Padre Chava, qui sert, chaque matin, 1200 petits-déjeuners aux migrants. Tijuana, l’antichambre du «rêve américain», métropole de migrants qui finissent par rester, s’adapte tant bien que mal. «Nous n’étions ni préparés à la crise des enfants migrants ni à celle des Haïtiens, mais on a toujours réussi à faire face», sourit Claudia Portela. «Ce sera la même chose pour les expulsés, nous allons gérer, car nous n’avons pas le choix.»
Hector Barajas, un vétéran de l’armée américaine expulsé des Etats-Unis, passe le poste-frontière de Tijuana, au Mexique, le 8 juillet 2016 afp.com/Sandy Huffaker

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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