Pour un encadrement de la profession politique

Authueil – 13/04/2017 -Authueil
Un petit ouvrage très intéressant, intitulé « métier : député » vient de paraitre. Il est remarquable. Il synthétise le travail de chercheurs qui se sont penchés sur le recrutement des députés, et sur la montée en puissance des apparatchiks. Un phénomène qu’à peu près tous les observateurs ont remarqué, mais sur lequel les données étaient assez imprécises, les députés s’efforçant de masquer au maximum ce statut « infamant ».
Ce livre est d’autant plus intéressant que les auteurs ne portent pas de jugement. Ils fournissent les données, avancent des explications au fait que les choses se passent comme ils le constatent, mais n’en tirent pas de conclusions. Ce n’est pas un ouvrage militant, comme on en rencontre tant, sur le sujet de la vie politique, des assemblées parlementaires ou encore du lobbying. Il permet de se rendre compte que le système politique est une alchimie, et que, si on veut transformer les manières de faire, il faut aller au fond des choses. Une phrase m’a frappé, et résume bien une idée que je développe dans ce blog : « Il est illusoire de croire qu’on peut transformer en profondeur la manière dont est faite la politique, sans remettre en question les cadres dans lesquelles elle est produite ».
La question de la professionnalisation de la politique est un exemple éclairant. Les auteurs constatent que de plus en plus de députés ont été, dans leur carrière, « auxiliaires politiques », c’est à dire assistants parlementaires, permanents de partis ou d’associations militantes, membres de cabinets ministériels et de grandes collectivités. Une partie bascule ensuite sur des mandats locaux de second rang, comme conseiller régional ou élu intercommunal. Toutes ces fonctions, qui ont véritablement explosé avec la décentralisation, permettent de vivre en faisant de la politique. Et le champ peut encore s’élargir avec les emplois de lobbyistes dans les entreprises ou les cabinets de conseil, souvent occupés par ces mêmes personnes qui peuplaient les cabinets ministériels dans la majorité précédente. Et cela ne va pas en s’arrangeant.
Peu de choses rapprochent des mouvements comme Nuit debout ou Los Indignados du Tea Party étatsunien, sinon une dénonciation commune des responsables politiques. Décrits comme une  » caste  » de  » professionnels de la politique « , ces derniers sont présentés comme les principaux responsables de la situation du pays. Loin d’être cantonnée aux marges du champ politique, la même critique est aussi régulièrement portée à l’intérieur de celui-ci. Des diatribes d’Emmanuel Macron contre l' » entre-soi nauséabond  » du milieu politique aux promesses de Donald Trump d' » assécher le marais  » de Washington [drain the swamp], les responsables politiques les plus centraux ne sont pas en reste. À droite comme à gauche, aux marges comme au centre du champ politique, l’accusation de monopolisation intéressée du pouvoir par quelques uns est devenue monnaie courante.
Que les « politiciens de métiers’ aient mauvaise presse, voilà qui n’est pas nouveau. Au XIXème siècle déjà, alors que les sociétés européennes connaissaient un processus de démocratisation et que les charges électorales longtemps héritées ou transmises laissaient la place au suffrage pour désigner les représentants, les mêmes condamnations avaient été émises. D’un siècle à l’autre, l’accusation est restée. Elle est même particulièrement vivace à l’heure actuelle, comme le rappellent les propos cités ci-dessus. Il y a toutefois des différences. Là où l’accusation contre la politique professionnelle portait hier sur le fait d’être rémunéré pour exercer un mandat, elle vise désormais le fait de n’avoir jamais vécu qu’en politique.
C’est que, depuis une trentaine d’années, le nombre de responsables politiques qui ont passé le plus clair de leur vie active salariés dans le champ politique est en forte hausse. Certains n’ont même jamais travaillé dans aucun autre secteur d’activité. Enchaînant d’abord diverses positions en politique (assistant parlementaire, permanent de parti, membre de cabinet), ils ont fini par accéder aux mandats, que depuis ils accumulent autant qu’ils les cumulent. Et qu’ils aient été rémunérés en politique depuis toujours ou seulement présents comme militants, les élus sont engagés en politique de longue date. Au cours des années, ils ont acquis un savoir-faire nécessaire pour réaliser leur activité, comme pour poursuivre leur carrière.

De la profession inavouable aux routines du métier de député, des carrières politiques toujours plus longues à leurs conséquences sur le recrutement social des élus, ce livre explore le quotidien des représentants politiques français en même temps qu’il donne à voir certaines des principales transformations du champ politique français des dernières décennies.
Il emmène les lecteurs dans les couloirs du Palais-Bourbon, et dans les coulisses de la politique nationale. Le troisième chapitre montre que si les profils de ceux qu’on appelle parfois des  » purs professionnels  » (comme François Fillon ou Manuel Valls, voire Marine Le Pen) sont en augmentation, cette hausse n’est qu’un aspect finalement limité d’une transformation elle bien plus massive : l’augmentation du temps passé en politique. Qu’on vive de la politique depuis longtemps ou non, il faut désormais avoir passé de longues années, souvent en mandat local, avant d’accéder aux responsabilités nationales. Le dernier chapitre revient sur la question des effets de cette transformation Il montre qu’en même temps que l’accès à l’Assemblée connaissait une disparition de ses classes populaires, mais aussi de ses représentants des classes très supérieures, une barrière à l’entrée s’est installée – la nécessaire présence de longue date en politique…
– Broché – 8 €
Les auteurs
Julien Boelaert est docteur en économie. Ses travaux actuels portent sur l’histoire et la sociologie des parlements (Parlement européen, Assemblée nationale). Parallèlement, il mène une réflexion sur l’usage que peuvent faire les sciences sociales des big data et de l’intelligence artificielle (machine learning) dans les sciences sociales.
Sébastien Michon Chargé de recherche au CNRS (SAGE, Université de Strasbourg). Ses travaux portent sur le personnel politique français et européen. Parmi ses publications récentes figurent : Les équipes parlementaires des eurodéputés. Entreprises politiques et rites d’institution (Larcier, 2014), et (avec Valentin Behr) « Les facteurs sociaux des carrières politiques des femmes ministres: une féminisation en trompe-l’oeil’. Avec E. Ollion et J. Boelaert, il coordonne actuellement une enquête sur l’Assemblée nationale.
Étienne Ollion Chargé de recherche au CNRS (SAGE, Université de Strasbourg). Spécialiste de sociologie de l’État, ses travaux portent sur le champ politique en France et aux États-Unis. Il est régulièrement invité dans des universités étrangères (Chicago, Berkeley, Buenos Aires, Suède). Ses travaux sont régulièrement discutés dans les médias et à l’étranger. Il est l’auteur de Raison d’État. Histoire de la lutte contre les sectes (La découverte, 2017).

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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