Stagnation : Les entreprises épargnent trop

Alternatives Économiques – 14/04/2017 – Christian Chavagneux –
Contrairement à ce qu’enseigne l’analyse économique traditionnelle, les entreprises sont désormais au niveau mondial des créditeurs nets : elles prêtent plus d’argent au reste de l’économie qu’elles n’en empruntent ! Une situation de surabondance d’épargne totalement anormale, dont les causes et les conséquences ne sont pas de bon augure pour l’économie mondiale.
Une explosion de l’épargne des entreprises
Normalement, les montants dépensés chaque année par les entreprises sont supérieurs à leurs ressources financières. Une fois les salaires et les impôts payés, une fois les dividendes versés, ce qu’il reste aux entreprises leur permet de contribuer à financer leurs projets d’investissement. Le complément est apporté soit par le crédit bancaire, soit par le recours aux marchés financiers.
« L’épargne des entreprises ne cesse de s’accroître et dans des proportions importantes, l’équivalent de 5 points du PIB mondial »
Trois économistes américains viennent de publier une étude qui remet en cause cette analyse macroéconomique traditionnelle. Ils montrent qu’une transformation structurelle s’est engagée depuis le début des années 1990 : l’épargne des entreprises ne cesse de s’accroître et dans des proportions importantes, l’équivalent de 5 points de PIB. A tel point qu’à part les secteurs agriculture-mines, celui du transport et celui des grandes entreprises de réseaux de services publics, tous les autres sont devenus créditeurs nets : les entreprises prêtent de l’argent au reste de l’économie !
Taux d’épargne en % du PIB mondial  /Source : Chen, Karabarbounis et Neiman
Quelles explications ?
Les trois chercheurs montrent que ce comportement d’épargne n’est pas lié à la taille ou à l’âge de l’entreprise. Les multinationales affichent par contre une progression de leur épargne bien plus élevée que les autres entreprises. Ils bâtissent un schéma explicatif de l’évolution du comportement des entreprises qui permet de révéler l’importance de plusieurs variables importantes.
A un premier niveau, et sur le plan mondial sans entrer dans les situations contrastées au sein des différents pays, la montée de l’épargne s’explique prioritairement par une montée des profits qui résulte d’une baisse de la part des salaires et d’une distribution de dividendes à peu près stable. La diminution des revenus des salariés explique en partie le croisement des courbes d’épargne : pendant que celles des entreprises monte, celle des ménages s’effondre. Faute de progression salariale, les ménages réduisent leur épargne pour tenter de préserver un pouvoir d’achat en baisse. Le capitalisme est-il en train de tuer toute future demande des classes moyennes et populaires, la montée des inégalités préservant uniquement les ressources des plus aisés ?
« La diminution des revenus des salariés représente un facteur explicatif »
A un second niveau, d’autres facteurs explicatifs sont mis en avant : une diminution du coût de l’endettement avec la baisse des taux d’intérêt réels, de moindres impôts (sans qu’il soit précisé la part qui revient à la baisse des taux nominaux et celle attribuable à une optimisation agressive), un prix des biens d’investissement en diminution et une hausse des marges des entreprises. En résumé, une part croissante de la richesse produite part du côté des entreprises.
Et en France ?
Les données des chercheurs américains décrivent une montée de l’épargne des entreprises françaises. Mais celle-ci s’est produite plus tôt que dans le reste du monde, dès les années 1980 du fait des politiques suivies en leur faveur (désindexation des salaires sur l’inflation, etc.).
Le taux d’autofinancement des entreprises non financières en France – la part de l’investissement financée par leur propre épargne – est aujourd’hui de l’ordre de 85 %. Il remonte ces dernières années après une baisse sur la période 2000-2012, ce qui semble indiquer que nos entreprises n’ont pas suivi la tendance mondiale des années 2000 à une montée de leur épargne. Il faut dire que les entreprises françaises ont globalement eu tendance à privilégier la distribution de dividendes par rapport à la constitution d’une épargne : alors qu’elles dépensaient deux fois plus en investissements nouveaux qu’en dividendes dans les années 1980, la proportion est désormais inversée, les dividendes étant deux fois plus élevés que les dépenses en nouveaux investissements. On a là l’une des causes du retard français en termes de modernisation de l’appareil productif, d’une absence de montée de gamme des produits et de la montée des déficits extérieurs.
Un taux d’autofinancement élevé
Part de l’investissement des entreprises non financières françaises financée par l’épargne, en % /Source : INSEE
Les entreprises mondiales épargnent trop, les entreprises françaises distribuent trop de dividendes et la dynamique générale de l’investissement est en panne. Voici de quoi renforcer le scénario d’une possible stagnation séculaire, une panne durable de l’activité économique dans les pays riches, dont la France, pour les 25 prochaines années. 

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