Marine Le Pen, le poids du père

La Croix – Dossier Élection présidentielle 2017 – 20/04/2017 – Denis Tillinac –

Pour comprendre la fille il faut passer par la case du père. Étrange personnage que ce fils de marin-pêcheur breton, devenu député poujadiste puis chantre exalté de l’Algérie française avant de fonder une officine longtemps marginale, bientôt parti assez opulent dans les urnes pour envisager la prise de l’Élysée. Jean-Marie Le Pen aura fédéré au long des années Giscard et Mitterrand des desperados de l’OAS, des pétainistes confits dans l’aigreur, des cathos intégristes en conflit avec leur libido, des paganistes du GRECE(1). Marine qui est née en 1968 a grandi dans la contre-société crépusculaire d’une extrême droite française où l’on n’abusait pas de la nuance. Un huis clos d’autant plus oppressant que sévissait dans la famille un patriarcat à la mode romaine, pimenté de conflits mauriaciens.
Marine avait 8 ans lorsqu’un attentat a fait exploser l’appartement familial ; elle en avait 16 lorsque ses parents se sont séparés en régalant la verve des chroniqueurs. Les médias méprisaient Le Pen. Être la fille de Jean-Marie Le Pen sous le règne « culturel » de Lang, de BHL, de Jean Daniel, ça forge un caractère et inspire des envies de revanche. Une petite fille ne peut pas aimer une société qui a voulu tuer son père.
Réputée indolente, fêtarde et moins portée au militantisme que ses deux sœurs, Marine a semble-t-il tergiversé au seuil de son destin après ses études de droit et des débuts laborieux au barreau. Le commerce au quotidien dans le réduit familial des grognards d’une « réaction » sans perspective aucune sinon l’ivresse de la castagne n’aide pas forcément une jeune femme à déployer ses ailes. Par amour filial, par défi, par orgueil ou par défaut, Marine a choisi de s’auto-adouber chevalière d’un lepénisme honni par la gauche, honni par la droite, honni par l’intelligentsia, honni par les médias. Elle a choisi un destin d’irrégulière en prenant place dans la forteresse FN au titre de responsable juridique. En attendant mieux. Dans le même temps, elle a convolé, divorcé, mis au monde trois enfants comme une femme « ordinaire ».
REPÈRES : De la fille de Le Pen à Marine5 août 1968. Naissance de la fille cadette de Pierrette et Jean-Marie Le Pen. 1976. Attentat contre le domicile familial à Paris. 1983. Suit son père en campagne pour les élections municipales. 1992-1998. Avocate au barreau de Paris. 1998-2003. Directrice du service juridique du FN. Depuis 1998. Conseillère régionale (successivement Nord-Pas-de-Calais, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais puis Hauts-de-France). 2002. Apparition au grand public au soir de la défaite de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle. Depuis 2004. Parlementaire européenne (Île-de-France puis Nord-Ouest). 2008-2011. Conseillère municipale d’Hénin-Beaumont. Janvier 2011. Élue présidente du FN face à Bruno Gollnisch. 2012. Obtient 17,9 % des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle. Depuis mai 2015. Conflit juridique pour retirer à Jean-Marie Le Pen la présidence d’honneur du FN.
Depuis la prime enfance, Marine a vécu loin des sociabilités, loin des sensibilités ordinaires, recluse dans un bocal au verre dépoli, infra-monde manichéen où une vanne sur les Juifs, les Noirs, les Arabes, les homos, les francs-macs faisait rigoler. À partir du congrès de Tours (2011) où le père adouba sa fille contre son vieux compagnon Gollnisch, Marine a commencé à trouver ces vannes de mauvais aloi. Le FN prenait le vent dans ses voiles. Bientôt la conjonction du chômage, de l’islamisme radical et du foutoir dans les cités allait porter l’exaspération des petites gens à un haut niveau d’incandescence. Les scores du FN au premier tour des scrutins dépassaient ceux des deux partis fondés par Mitterrand (PS, 1971) et Chirac (RPR, 1977) qui co-orchestraient la bipolarisation. Restait le second tour, où le FN piétinait aux portes du pouvoir municipal, départemental, régional.
Comment sortir de l’impasse quand son fondateur use avec une malignité gourmande de la transgression pour entretenir le désir ? Comment gagner en respectabilité sans perdre en ardeur militante ? Comment conforter l’ancrage du FN dans les couches populaires tout en adressant des œillades aux classes moyennes ? Un tel projet impliquait de mettre au rancart les nostalgiques du 1er REP(2). Voire de ne plus vouer de Gaulle aux gémonies, quitte à braquer les pieds-noirs. Marine a beau aimer ce père, qu’elle a admiré et toujours défendu, elle veut un FN à sa botte, radicalement hostile au « système ».
Les dérapages incontrôlés – ou prémédités – de son père ne sont plus de mise. Philippot l’a séduite. Elle l’enrôle et le hisse sur les estrades. Cet énarque bien mis qui sourit rarement et se contrôle toujours l’aide à concevoir un projet franchement étatique, rompant avec le reaganisme de son père en faisant l’apologie du service public. Un souverainisme ombrageux accompagne la lutte contre l’immigration qui reste le socle invariable de la vulgate, le FN marino-philippotiste en rajouterait aussi sur la « laïcité républicaine ». Ni droite ni gauche. Tôt ou tard, estime-t-elle, les orphelins de Giscard, de Chirac et de Sarko viendront lui mendier des circonscriptions et, alors, elle reconvertira son « ni gauche ni droite » en un combat contre le mondialisme. Vers quel horizon politique Marine pilote-t-elle son destroyer ? Serait-elle tout simplement « libertaire » à l’instar des bobos de sa génération ? Les amis de son père le laissent entendre. Dans quelle mesure leur « culture » contre-révolutionnaire l’a-t-elle imprégnée ? Le marinisme est-il un surgeon du boulangisme ? Une bouture du bonapartisme ? Mystère. En tout cas les médias ne qualifient plus son parti de « fasciste », à l’exception de quelques archéos inconsolables du Libé sartrien de la haute époque : le FN est « populiste » comme les partis souverainistes en Hollande ou en Autriche. C’est toujours ça de pris.
S’abuse-t-elle ? L’ère inaugurée par Mitterrand et Chirac entre en agonie, la peur du terrorisme affole jusque dans les campagnes et la lutte des classes s’amplifie, ça lui promet des gains considérables au premier tour des présidentielles. En outre la saga lepéniste se complique de cette nièce toute fraîche, toute blonde, qui justement séduit les franges hésitantes de l’électorat de la droite des « Marches pour tous ».
Armée d’un charisme indéniable et d’un aplomb rare à son âge, Marion défie Marine par le seul fait de son existence. Or la tante ne peut pas moucher sa nièce sans endommager gravement l’image apaisée de « son » FN. Car c’est le sien, et cette guerrière découpée dans le granit breton ne peut supporter la moindre atteinte à son autorité. Elle a trop de revanches à prendre, trop de comptes à régler entre soi et soi. Faute d’une sérénité qui n’est pas dans sa nature, elle veut s’éprouver dans un rapport de force contre on ne sait quels démons. Si j’étais Marion, j’éviterais de la mettre à bout de patience. Si j’étais Philippot, je me méfierais, elle le sacrifiera sans merci en tant que de besoin. Faire oublier sa généalogie est son drame intime. Délepeniser le parti fondé par Jean-Marie Le Pen : défi d’autant plus rude qu’outre le parricide il exige de renoncer à la fierté d’être une irrégulière.
(1) Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, connu sous l’appellation « Nouvelle Droite ».
(2) 1er régiment étranger de parachutistes.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Politique, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.