Qui est Paul Ricoeur, le philosophe dont se réclame Emmanuel Macron ?

L’Opinion 22/04/2017
Emmanuel Macron aime rappeler qu’il a été son assistant. Mais que sait-on de Paul Ricœur? Myriam Revault d’Allonnes, qui fut son élève et son amie, présente un des plus grands penseurs français du XXe siècle.
L’OBS. Paul Ricœur est né en 1913 et mort en 2005. Vous avez été son élève et son amie. Avant de parler de sa pensée, que retenez-vous de l’homme?
Myriam Revault d’Allonnes. C’était un très grand professeur, qui aimait être proche de ses étudiants. Il disait que la plus belle période de sa vie universitaire avait été celle de ses années à Strasbourg, où il avait un contact direct avec eux.
Lorsqu’il arrive à la Sorbonne en 1956, il est mal à l’aise avec le mandarinat. L’amphithéâtre Richelieu est bondé lorsqu’il fait cours, mais comment échanger avec ceux qui viennent l’écouter? En 1964, il participe à la fondation de l’université de Nanterre, où il espère renouer un lien direct avec ses étudiants, mais l’expérience tourne court dans l’après-68 quand, doyen de la faculté de Lettres, il est régulièrement pris à partie par les étudiants contestataires. De 1970 à 1973, il se met en retrait et enseigne à Louvain-la-Neuve et à Chicago, avant de revenir terminer sa carrière à Nanterre. Il faut bien comprendre qu’il a toujours refusé d’être un maître à penser.

Quand Paul Ricoeur nous parlait de “reconnaissance”
L’Obs  Aude Lancelin
Le 20 mai 2005 disparaissait le grand philosophe de “Temps et récit”. Après avoir été longtemps marginalisé par la mode structuralo-marxiste, il connaissait alors un spectaculaire et légitime retour en grâce. Aude Lancelin l’avait rencontré, un an plus tôt, à Châtenay-Malabry.
Au coeur de Ricoeur
Un soleil pâle de janvier éclaire les Murs blancs, l’ancienne propriété d’Emmanuel Mounier, à Châtenay-Malabry, où Paul Ricoeur réside depuis le milieu des années 1950. Si les visages sont ces «poupées extériorisant le Temps, qui d’habitude n’est pas visible», ainsi que l’écrivait Proust dans «le Temps retrouvé», le sourire et le souci qui se lisent sur celui de Paul Ricoeur résument à eux seuls sa vie de passeur exigeant. A 90 ans, il revient avec «Parcours de la reconnaissance», somme issue de conférences données à Fribourg et à Vienne, dont la densité et l’ambition donneraient à rougir à nombre de ses jeunes collègues.
L’entretien a toujours été pour lui un genre à contre-pente. Scrupuleux, Paul Ricoeur l’est jusqu’au refus de pactiser avec les sujets qui agitent «les consommateurs de médias publics». Ogre de lecture et inlassable dialecticien, l’auteur de «Soi-même comme un autre» demeure l’une des meilleures, sinon des dernières, incarnations d’une grande tradition universitaire française, aujourd’hui très désemparée.
Longtemps tenue en lisière des années structuralo-marxistes, où les discours plus tonitruants étaient de mise, son oeuvre connaît depuis la fin des années 1980 un spectaculaire retour en grâce. Début mars, un «Cahier de l’Herne» lui sera dédié, où l’on retrouvera les philosophes Olivier Mongin, Frédéric Worms et Vincent Descombes, ou encore Julia Kristeva et René Rémond. S’il est une chose pourtant que serait atterré d’avoir à considérer Paul Ricoeur, c’est bien sa cote à la bourse des idées.
« Donner une élaboration réflexive et conceptuelle de ce qui était déjà à l’état opératoire chez Homère, Sophocle et Euripide», tel est aujourd’hui comme hier le rôle du philosophe. On comprendra que la confrontation intimidante avec les géants de la Grèce antique laisse peu de temps pour céder aux facilités du triomphe rétrospectif sur les grands prêtres germanopratins déchus, qui, de Sartre à Lacan, ne lui épargnèrent pas leurs sarcasmes au cours des années 1970.
Militant SFIO, quand on se devait de vanter les mérites des fermes modèles staliniennes. Fondateur d’une phénoménologie existentielle à la croisée de Husserl et de Jaspers, alors totalement à rebours de la mode structuraliste. Penseur d’un kantisme rénové, à l’époque où le moindre âne doctorant se devait de considérer le génie de Königsberg comme un paillasson moralisateur. Partisan d’un protestantisme social et proche de Mounier, le fondateur de la revue «Esprit». Et pis encore, si possible: doyen de la fac de Nanterre en Mai-68.
C’est juste après ces années de poudre que Ricoeur entame une longue quoique relative éclipse qui l’entraînera vers les campus américains de Chicago et de Yale. C’est là qu’il noue très précocement un dialogue avec John Rawls, décédé en 2002, auteur de la monumentale «Théorie de la justice». Ou avec les philosophes du multiculturalisme et du libéralisme politique, Richard Walzer et Charles Taylor, alors quasi inconnus.
Sa familiarité ancienne avec les problématiques nord-américaines place désormais une oeuvre atemporelle au coeur des questions socialement les plus brûlantes. C’est non sans surprise que Paul Ricoeur observe la France s’essayer à la discrimination positive, et s’écharper autour d’un préfet «issu de l’immigration». «Il aurait fallu commencer bien avant, et il faudra aller encore beaucoup plus loin dans ce sens.»
. «N’exerce pas le pouvoir sur autrui de façon que tu le laisses sans pouvoir sur toi»
Ce qui frappe dans l’itinéraire de Ricoeur, c’est son invulnérabilité de toujours aux séductions du radicalisme à la française. «N’exerce pas le pouvoir sur autrui de façon que tu le laisses sans pouvoir sur toi», un précepte que ce disciple de Jean Nabert et de Gabriel Marcel aura tôt mis au centre de son horreur de la violence politique. C’est assez logiquement dans la communauté vécue des travailleurs de la preuve qu’il trouvera donc sa place. Et ce depuis ces oflags de Poméranie orientale, où, jeune prisonnier de guerre entre 1940 et 1945, il enseignait déjà Karl Jaspers à ses codétenus et traduisait secrètement Husserl, mis à l’index parce que juif.
« J’ai toujours été un enseignant heureux, et cela depuis mon premier poste d’historien de la philosophie à Strasbourg en 1948. De ces gens que l’obligation publique de la transmission du passé suffit à combler. Oui, je me suis toujours vécu comme une sorte de continuateur endetté.» A ces étudiants maoïstes qui le sommèrent manu militari un jour de 1968 de justifier son magistère à Nanterre, il répondra: «A cela, peu de raisons en effet, mais une raison tout de même. J’ai lu plus de livres que vous.» C’est peu de dire que Paul Ricoeur appartient à une espèce menacée, que son art d’hériter et son souci de transmettre semblent terriblement intempestifs à l’âge ingrat des démocraties radicales.
Cette exigence-là incarne idéalement le propos même de son nouveau livre, situé dans l’exact prolongement de «la Mémoire, l’histoire et l’oubli». Ambiguïtés du devoir de mémoire, manipulation de la transmission, difficile question des amnisties, affrontement entre historiens du nazisme, Ricoeur y envisageait la maladie du souvenir contractée selon lui par les sociétés contemporaines. Mais plus encore, les éternels paradoxes suscités par les «vastes palais de la mémoire» évoqués dans le célèbre livre 10 des «Confessions» de saint Augustin, et que, de Platon à Heidegger, toute la tradition philosophique aura sans cesse réexplorés.
C’est dans ce sens-là qu’il a choisi de prolonger le travail, en s’intéressant à l’idée de reconnaissance. Aucun philosophe d’envergure ne l’avait étudiée pour elle-même. Chose étonnante, tant sa polysémie a de quoi fasciner. Du sentiment de dette à la reconnaissance d’un enfant jusqu’à la lutte pour la reconnaissance publique de droits ou la reconnaissance de soi, celle qu’évoquait précisément Rimbaud lorsqu’il écrivait: «Je me suis reconnu poète.»
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 Hegel et le « désir du désir de l’autre »
« Nous sommes entrés dans une problématique d’insécurité »
Aude Lancelin
Parcours de la reconnaissance, par Paul Ricoeur,
Stock, 396 p., 22 euros.
Sur la traduction, par Paul Ricoeur,
Bayard, 72 p., 9,90 euros

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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