Présidentielle 2017 – Des « Insoumis » à Dupont-Aignan… Le grand écart de Marine Le Pen

Message aux « Insoumis », recul sur la sortie de l’euro… La candidate frontiste multiplie les appels du pied, à gauche et à droite, en vue du second tour. Une stratégie à double tranchant.

L’Obs 1er mai 2017
Comment remporter une élection présidentielle quand on porte un programme d’extrême droite par nature très clivant, et que l’on défend les couleurs d’un parti politique isolé et réputé infréquentable ?
C’est le dilemme auquel est confrontée Marine Le Pen depuis l’annonce des résultats du premier tour, le 23 avril dernier. Car si la candidate a réuni sur son nom 7,5 millions de suffrages, soit 3 points de plus qu’en 2012, ses réserves de voix en vue du second tour demeurent plus que limitées. Alors, pour tenter de faire mentir les sondages – qui l’annoncent tous battus assez largement dimanche prochain face à Emmanuel Macron – la frontiste s’active depuis une semaine dans le but d’élargir autant que possible son socle électoral.
De sa tentative de séduction des électeurs de Jean-Luc Mélenchon à son alliance avec Nicolas Dupont-Aignan et son recul sur la sortie de l’euro, retour sur une semaine où Marine Le Pen a multiplié les tentatives de séduction à gauche comme à droite, au risque du grand écart.
1 – Draguer la gauche, et faire monter l’abstention
S’adresser aux « perdants de la mondialisation » et aux électeurs de gauche peu emballés à l’idée de voter pour un prétendant – Emmanuel Macron – ancien banquier d’affaires, ex-ministre de François Hollande et candidat au programme ouvertement libéral. Ce fut le premier objectif poursuivi par Marine Le Pen au lendemain du premier tour.
Dès lundi, sur la plateau de TF1, la candidate d’extrême droite envoyait quelques messages aux électeurs mélenchonnistes, sans hésiter à utiliser de grosses ficelles. « Macron c’est la France soumise », lançait-elle notamment. Deux jours plus tard, elle se rendait sur le parking de l’usine Whirlpool d’Amiens pour un coup de com’ soigneusement préparé, avec, là encore, la volonté de recentrer les débats sur le « social » pour se présenter comme la candidate des ouvriers et du peuple, et ainsi mieux renvoyer Emmanuel Macron dans le camp opposé, celui des patrons, de l’élite et de l' »oligarchie ».
Lire : Whirlpool : toutes les astuces utilisées par Marine Le Pen pour piéger Macron
Vendredi, enfin, la candidate FN est allée encore plus loin dans sa tentative de drague des électeurs de gauche orphelins de Jean-Luc Mélenchon, en s’adressant directement aux « Insoumis », dans une vidéo postée sur Twitter.
« Je m’adresse à ces électeurs de La France insoumise pour leur dire qu’aujourd’hui il faut faire barrage à Emmanuel Macron » car « son projet est aux antipodes de celui qu’ils ont soutenu durant la campagne de premier tour », explique-t-elle.
Cette stratégie, qui ne brille pas par sa subtilité, n’a pour le moment pas convaincu les électeurs de Mélenchon, souligne Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la fondation Jean Jaurès. Mais elle a tout de même eu pour effet de faire basculer certains d’entre eux d’un vote Macron vers l’abstention…
2 – Poursuivre sa « dédiabolisation » en sortant de son isolement
Consciente qu’elle dispose de bien davantage de réserves de voix chez les électeurs clairement positionnés à droite (46 % chez Nicolas Dupont-Aignan, 25 % chez François Fillon, selon BVA), Marine Le Pen a quelque peu délaissé les électeurs de gauche ce week-end, et s’emploie désormais à envoyer plusieurs messages de l’autre côté de l’échiquier politique.
Samedi, après des jours de négociation, Marine Le Pen scellait ainsi une union avec Nicolas Dupont-Aignan, en lui promettant Matignon si elle gagnait la présidentielle. Si le poids électoral du candidat de Debout la France reste modeste (il a recueilli 4,7% des suffrages au premier tour), cette annonce est tout sauf anodine. Pour la première fois de son histoire, le Front national parvient à conclure un accord national avec une autre formation politique, et sort ainsi de son isolement. Un nouveau cap est franchi dans le processus de « dédiabolisation » entrepris en 2010, une nouvelle digue saute, et une pierre de plus est posée en vue d’entraîner une profonde recomposition de la droite autour du FN afin de déstabiliser et « tuer » la droite dite républicaine.
Le Pen à l’Elysée, Dupont-Aignan à Matignon : à quoi ressembleraient leurs 100 premiers jours
Cette « normalisation » est toutefois à double tranchant pour Marine Le Pen. En s’alliant avec Nicolas Dupont-Aignan, et en lui distribuant déjà un poste en plein entre-deux-tours en échange de son soutien, elle prend le risque d’abîmer son image auprès de ses électeurs, en se prêtant à des tractations partisanes qu’elle ne manque pas de railler habituellement, et en décevant ceux qui veulent en finir avec les pratiques des partis traditionnels. En « se normalisant » par cette alliance, la menace, pour elle, est finalement de perdre la singularité qui la distingue de ses rivaux dans le paysage politique français. Et ce pour un gain électoral pour l’instant très incertain…
3 – S’affranchir d’une mesure trop clivante pour séduire la droite
Pour conclure son alliance avec Nicolas Dupont-Aignan, sortir de son isolement, et « normaliser » un peu plus sa candidature, Marine Le Pen a également crée la surprise ce week-end, en faisant volte-face sur un point central de son programme, à savoir la sortie de l’euro. « La transition de la monnaie unique à la monnaie commune européenne n’est pas un préalable à toute politique économique », est-il écrit dans l’accord signé entre les deux partis politiques, alors que cette mesure fut longtemps érigée en priorité au FN. Dans un entretien accordé au « Parisien » ce dimanche, Marine Le Pen assure désormais n’avoir « jamais dit que la France » sortira de l’euro si elle était élue. « On peut faire beaucoup de choses sans sortir de l’euro », a déclaré de son côté Florian Philippot, pourtant ardent contempteur de la monnaie européenne… Par ailleurs, cette mesure n’apparaissait déjà pas explicitement dans la profession de foi publiée en vue du second tour.
Alliance avec Dupont-Aignan : Marine Le Pen recule sur la sortie de l’euro
Si Marine Le Pen choisit d’édulcorer son projet à une semaine du second tour, c’est que cette promesse divise à droite, comme au sein même du FN, où deux lignes s’affrontent sur ce sujet comme sur bien d’autres. Obligée de séduire une grande partie des électeurs de François Fillon si elle veut l’emporter, la candidate s’efforce donc de gommer les dispositions économiques de son programme les plus clivantes, celles qui continuent de faire peur à cet électorat conservateur qui voit la sortie de l’euro comme un saut dans l’inconnu.
Mais là encore, la stratégie de Marine Le Pen est à double tranchant. Avec de tels revirements de dernière minute, certes elle modère quelque peu son image et son projet pour attirer vers elle les électeurs de droite et sacrifie une mesure qui n’est pas prioritaire pour son propre électorat. Mais ne brouille-t-elle pas aussi son message ? Ne risque-t-elle pas de donner le sentiment qu’elle se soumet à des compromis (et des reculs) avant même d’arriver au pouvoir ?
Le FN, dans cet entre-deux-tours, est plus que jamais pris en étau entre deux impératifs : rassurer et rassembler pour devenir un parti de second tour, mais tout en préservant une certaine radicalité et sa sève protestaire. Un grand écart périlleux.
Sébastien Billard

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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