Ni abstentionniste, ni abstentionniste

Charlie Hebdo – 03/05/2017 – l’Édito de Riss –
Plus que quatre jours pour se décider. Depuis les résultats du premier tour, les masques tombent. Plus on se rapproche de l’épreuve, et plus on découvre qui est qui, et qui pense quoi. Les périodes de crises sont cruelles car elles dévoilent la vraie nature des individus, et ce n’est pas joli à voir. Nicolas Dupont-Aignan, qui citait le général de Gaulle à chaque coin de phrase, se rallie au Front national derrière Marine Le Pen. Jean Lassalle, qui se prenait pour l’homme du 18 juin, prône courageusement le vote blanc. Ces deux-là nous démontrent que de Gaulle est bien mort, et que son auguste figure n’est plus qu’un masque de farces et attrapes pour cacher la misère de ceux qui le portent.
À gauche, ce n’est pas mieux. La gauche française est écartelée entre son dégoût du libéralisme et son combat contre la xénophobie. Macron, l’ancien banquier ou Marine Le Pen, la nouvelle Jean-Marie : lequel de ces deux fléaux est le plus terrible pour l’électeur de gauche ? Le combat contre un excès de liberté dans l’économie est-il plus vital que celui contre les ennemis des libertés individuelles ? Le simple fait d’être obligé de se poser cette question en diot long sur l’état de la gauche.
Le paradoxe, c’est que beaucoup d’électeurs de gauche, convaincus d’être des adversaires impitoyables du libéralisme économique, se comportent comme des consommateurs. Le second tour ne leur a pas fourni le produit qu’ils voulaient, alors ils s’abstiennent. L’abstentionniste est un consommateur exigeant, mais surtout capricieux. Faute de grives, on mangera des merles dit le proverbe. Dimanche, faute de homard au second tour, les électeurs de gauche refuseront de manger de la sardine. L’électeur de gauche abstentionniste a une très haute opinion de lui-même et n’accepte sous son palais que des mets à son goût. Le reste, il le jette à la poubelle. Comme si une élection présidentielle était une étape dans un restaurant trois étoiles.
Le résultat de cette tragique vanité est qu’un parti d’extrême droite risque d’obtenir pas loin de 40 % des suffrages. Une partie de la gauche avoue ainsi qu’elle n’est pas autant attachée à la lutte contre le racisme et la xénophobie qu’elle le prétendait. Peut-être parce que derrière la haine affichée du libéralisme se cache aussi la haine du mondialisme et du cosmopolitisme. Tant qu’elle n’aura pas surmonté cette malsaine ambiguïté, la gauche ne sera pas près de se reconstruire. 
Car quelle que soit son issue, cette élection laissera des ruines dans tous les camps. A vouloir « détruire le système », les candidats de cette élection présidentielle se sont autodétruits. Preuve peut-être qu’ils faisaient partie de ce système. Les arroseurs arrosés se sont noyés sous le déluge de leur propre démagogie. Sauf Marine Le Pen. Contrairement à presque tous les autres candidats, elle est désormais bien accrochée au paysage politique, comme une bernique à son rocher. Les traditionnelles polémiques sur la Seconde Guerre Mondiale ne suffiront à la faire vaciller. Il faudra trouver autre chose pour convaincre les 3 millions d’électeurs gagnés par le FN depuis 2002 pour revenir sur leur vote.
Un slogan est apparu cette semaine sur les murs : « Ni banquier ni raciste ». Les antiracistes n’auraient donc pas de compte en banque et planqueraient leurs économies dans une lessiveuse enterrée au fond du jardin. Jean-Luc Mélenchon, arrivé en quatrième position au soir du premier tour, précise qu’il ne veut pas choisir entre « l’extrême finance » et « l’extrême droite« . On peut tout renvoyer dos à do. Le procédé n’est pas nouveau et honteusement démagogique. Renvoyer dos à dos la collaboration et l’épuration, renvoyer dos à dos le communisme et le capitalisme, renvoyer dos à dos les islamistes et les caricaturistes, renvoyer dos à dos la peste et choléra. Ce non-choix est en fait un choix. Celui de ne pas se mouiller et laisser les autres le faire. Oui, il y aura toujours de bons couillons pour faire le sale boulot à a place des autres et glisser dans l’urne le bulletin du candidat qui déplaît pour en éviter un bien pire. un peu comme dans le métro lorsqu’une femme se fait agresser sous les yeux des passants indifférents,qui se disent « il y a bien quelqu’un qui va s’en occuper, moi, je n’ai pas le temps ».
Dimanche, il faudra choisir si vous vous arrêtez pour faire un geste, ou si vous passez votre chemin.

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