Présidentielle 2017 – «Marine Le Pen n’a pas liquidé la pensée d’extrême-droite. Elle l’a rendue plus solide»

L’Opinion 02 Mai 2017 Jean-Dominique Merchet

Le philosophe Michel Eltchaninoff s’est penché sur la vision idéologique de la candidate du Front national. Au cœur de son discours, la lutte contre le « totalitarisme mondialiste ».
Les Faits – Michel Eltchaninoff, agrégé et docteur en philosophie, est rédacteur en chef de Philosophie magazine. Après Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2015) qui a rencontré un grand succès, il a publié en janvier Dans la tête de Marine Le Pen, pour tenter de décrire les lignes de force idéologiques du Front national et de sa candidate.
Dans votre livre, vous expliquez que, pour Marine Le Pen, nous vivons sous le joug d’un nouveau totalitarisme. Ce n’est pas la partie la plus connue de sa vision du monde. De quoi s’agit-il ?
Cet aspect a en effet été une découverte pour moi. Le terme « totalitaire » revient souvent dans les propos de Marine Le Pen. Pour elle et les cadres du FN, il y a deux totalitarismes : le tout-commerce, c’est-à-dire le « mondialisme », et le tout-religieux, l’islamisme. Le tout-commerce, c’est une vision du monde empruntée à quelques penseurs de l’extrême gauche et de l’extrême droite qui dénoncent une collusion de l’ultralibéralisme avec les techniques de l’internet, le règne du virtuel, la surveillance généralisée.
Nicolas Bay, le secrétaire général du FN, critique ainsi les « amitiés virtuelles » sur Facebook, empruntant aux idées d’un Jean Baudrillard. Le FN dénonce une décérébration généralisée qui transforme l’être humain enraciné en un consommateur dont la patrie s’appelle Nike et non plus la France. C’est également une critique de l’individualisme : Marine Le Pen exalte les solidarités anciennes et les groupes en fusion. Elle veut donner une tonalité, une chaleur affective à son discours, dénonçant comme Marx « les eaux glacées du calcul égoïste ». Elle prétend que cet ultralibéralisme vise à construire un homme nouveau, modelé selon les désirs d’un pouvoir totalitaire, qu’elle nomme l’« hyperclasse-nomade ». Celle-ci dirigerait l’économie et la finance mondiales, et dominerait l’Union européenne et les nations, vidant la souveraineté de sa substance.
À ce totalitarisme mondialiste s’ajoute un autre totalitarisme islamiste, que l’on retrouve aussi dans le discours d’un François Fillon par exemple. L’originalité de Marine Le Pen est qu’elle articule les deux, le premier produisant le second parce qu’il ouvre les frontières à l’immigration musulmane. Sa vision est plus large que celle de son père, qui décrivait l’Europe comme une forteresse blanche et chrétienne assiégée. Elle lui permet, par exemple, de citer Hannah Arendt, selon laquelle le totalitarisme a besoin d’un homme déraciné.
N’est-on pas proche des théories conspirationnistes ?
Très près mais Marine Le Pen prend soin de s’en démarquer officiellement. Néanmoins, sa vision d’un pouvoir anonyme produisant un homme nouveau traduit une structure paranoïaque qui explique le fonctionnement du monde avec une clé unique. Cette vision du monde est largement partagée par les cadres dirigeants du parti. Elle renvoie à des théoriciens de l’extrême droite comme Renaud Camus ou Alain de Benoist, notamment quand Marine Le Pen prétend défendre la diversité du monde contre le rouleau compresseur d’un libéralisme totalitaire. Diversité, mais avec une homogénéité à l’intérieur des nations…
Ne retrouve-t-on pas cette explication globale chez Jean-Luc Mélenchon, lorsqu’il parle du « péril qui pèse sur la civilisation humaine » pour dénoncer les « oligarques » ?
Ils ont en commun l’idée d’un pouvoir total et global du capitalisme libéral. Marine Le Pen emprunte une rhétorique antilibérale à la gauche de la gauche, avec des éléments venant de penseurs, comme Jean-Claude Michéa. Celui-ci formule une critique globale du libéralisme, pas seulement économique mais également culturel. Ils partagent également les mêmes antiaméricanisme et poutinisme. En revanche, ce qui les sépare, c’est la question du refus de l’immigration ou de l’islam.
«Au FN, le peuple n’est pas l’ensemble des individus citoyens tel que la Révolution française l’a conçu. C’est la partie de la communauté qui est rejetée, méprisée, oubliée, qui doit se révolter contre les élites, les bobos, les journalistes, le monde de la finance, l’immigration – tous ceux qui lui volent sa souveraineté.»
Que signifie pour vous le slogan que l’on entend dans les meetings du FN, « On est chez nous » ?
Cela veut être la revanche du bon sens contre la pensée abstraite, une forme d’apologie de l’enracinement perceptif. La vérité, c’est ce que l’on perçoit à partir d’un constat local. L’extrême droite a toujours valorisé le sensible par rapport aux visions abstraites. On trouve cela chez Maurice Barrès : le lien charnel avec des paysages compte plus que les grands principes. Ce « chez nous » est une métaphore de la France où l’étranger, l’immigré n’est pas chez lui. C’est le transfert d’un vocabulaire domestique vers un vocabulaire politique. Encore une constante des discours d’extrême-droite.
Autre thématique traditionnelle du discours réactionnaire, la notion de décadence. Marine Le Pen en use-t-elle ?
Elle évite le mot en effet très marqué et édulcore la notion de « décadence de mœurs ». Elle préfère celui de déclin mais elle dramatise l’idée d’une disparition imminente de la France, dont les dirigeants seraient à genoux devant ceux qui l’oppriment.
Marine Le Pen prétend parler « au nom du peuple ». Mais de quel peuple ?
Pour elle, le peuple n’est pas l’ensemble des individus citoyens tel que la Révolution française l’a conçu. Le peuple, pour le FN, c’est la partie de la communauté qui est rejetée, méprisée, oubliée. Au FN, le peuple est toujours pensé contre quelque chose. C’est une communauté soudée qui doit se révolter contre les élites, les bobos, les journalistes, le monde de la finance, l’immigration – tous ceux qui lui volent sa souveraineté.
Quelle est la dimension religieuse de son discours ?
Sa position est compliquée et ambivalente. Elle se définit comme une catholique croyante, mais elle reste « sur le parvis » car elle est un peu fâchée avec l’Église, dont elle critique le discours trop humanitaire à ses yeux. Par ailleurs elle se pose en championne de la laïcité et elle est un peu gênée pour accompagner le renouveau catholique identitaire que l’on a vu surgir avec la Manif pour tous.
Votre conclusion est que, contrairement à une idée répandue, Marine Le Pen n’a pas du tout modéré son discours et rompu avec les canons traditionnels de l’extrême droite ?
En effet, elle a rendu la pensée d’extrême-droite encore plus solide et ambitieuse. Elle ne l’a pas liquidé, mais lui a donné de nouvelles forces ! Dans le « marinisme », on retrouve en effet les éléments constitutifs de la vieille pensée d’extrême droite, d’avant son père. Certes, elle a supprimé l’antisémitisme et la théorie des races – ou les a rendus subliminaux. Mais elle est revenue à des éléments plus anciens, ceux décrits par l’historien Zeev Sternhell, qui apparaissent en France à la fin du XIXe siècle, durant l’épisode boulangiste, ou dans les années 1920 et 1930. C’est un « socialisme national » qu’il ne faut pas confondre avec le national-socialisme nazi. Une défense des « petits », hier contre les banquiers juifs, aujourd’hui contre l’hyperclasse mondiale. On retrouve les mythes de la décadence et du salut, du complot et de la renaissance, les quatre piliers constitutifs de l’extrême droite.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.