Présidentielle 2017 – Les abus de langage d’une campagne

Ouest-France  05/05/2017 Christian Lequesne, professeur à Sciences Po Paris
[Point de vue] Un interlocuteur québécois constatait avec étonnement, à l’issue du premier tour, combien la rhétorique continuait à occuper une place importante dans une élection présidentielle française.
Cette remarque, venant d’un observateur extérieur à la France, est juste. La politique française n’a absolument pas abandonné son goût pour les raccourcis du verbe.

Jean-Luc Mélenchon a bien illustré ce vieil héritage. Pendant toute la campagne, sa communication a rappelé les tribuns de la IIIe République aimant déclarer leur amour charnel de la France, une sorte de mélange entre la Commune de Paris et Paul Déroulède (homme politique sous la IIIe République).

Marine Le Pen s’inscrit dans la même veine en ne cessant de répéter qu’elle est la « candidate du peuple » contre la mondialisation. Il n’est plus question, là, de fond et de programme mais de slogans et de formules.
En scrutant les termes employés, il n’est pas difficile de pointer des abus de langage, voire des emplois nauséabonds. Tout d’abord, se présenter comme le candidat du « peuple » contre la « mondialisation » veut dire, en gros, que ne peut prétendre au qualificatif de patriote que celui qui défend la fermeture des frontières. Le chef d’entreprise qui exporte, le marin-pêcheur qui souhaite continuer à pêcher dans les eaux britanniques, le professeur qui enseigne à l’étranger, sont tous de mauvais patriotes. On a franchement envie de rigoler. Dans un pays où un emploi sur trois dépend d’investissements étrangers, tous ceux qui essayent par leurs efforts quotidiens de faire en sorte que la France ne soit pas isolée du monde agissent hautement pour le bien commun.
France « ultralibérale » ?
Deuxième terme prisé, celui de « libéralisme » auquel on ajoute si possible l’adjectif « ultra ». Ce mot est utilisé depuis plusieurs semaines dans les meetings et les interviews avec une incroyable désinvolture. Tout d’abord, on oublie que le libéralisme est une doctrine politique qui doit beaucoup aux penseurs français, comme Benjamin Constant, visant à dire que tout pouvoir doit s’arrêter au seuil de l’individu. C’est-à-dire qu’aucune institution (y compris l’État) ne doit s’opposer à la liberté de l’homme.
Aux États-Unis, le libéral est celui qui se situe dans le camp de la tolérance sociale. Chez les extrêmes français, libéralisme ne veut dire que néolibéralisme, c’est-à-dire cette pensée assez stupide selon laquelle les marchés pourraient créer à eux seuls de la régulation politique. Et quand on sait combien l’État est fort dans la tradition française, on est en droit de sourire. Il n’existe pas beaucoup de pays néolibéraux dans ce monde où les dépenses publiques représentent 58 % du PIB.
Plus nauséabond est l’emploi de certains mots comme les « cosmopolites ». Un membre du parti de Mme Le Pen l’employait récemment sur une radio du service public pour l’opposer à ceux qu’ils appellent les « patriotes ». Là, il est difficile de ne pas penser aux moments les plus sombres de notre histoire.
Cosmopolite, c’est ainsi que les antisémites appelaient nos concitoyens juifs dans les années trente et sous Vichy. En quelque sorte, il y aurait des Français dont la loyauté serait entièrement acquise à la France alors que d’autres seraient simplement des étrangers profiteurs. En entendant cela, on n’a plus envie de sourire mais de bondir et de se dire que c’est précisément cet héritage-là de notre histoire dans lequel nous ne nous reconnaissons pas.
LIRE AUSSI.
Débat présidentiel. Entre Macron et Le Pen, « une rare violence, un choc glaçant »

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.