Quel partage de la richesse entre profits et salaires ?

Charlie Hebdo – 10/05/2017 – Jacques Littauer –
Comme toute chose, la richesse se partage en deux parts, pas nécessairement égales : d’un côté les profits, de l’autre les salaires. Les économistes ont longtemps cru que ce partage était stable.
Depuis les années 1980, ce qui revient aux salariés ne cesse de baisser, et c’est un problème économique et politique de tout premier ordre. Et c’est le FMI qui le dit.
Mine de rien, c’est à une petite révolution intellectuelle que procèdent jour après jour les grandes institutions internationales comme l’OCDE, la Commission européenne ou le Fonds monétaire international. Pour ces experts, jusqu’ici habitués à ânonner les bienfaits supposés du libéralisme, il faut désormais limiter les inégalités, accroître les investissements publics et… s’inquiéter de la baisse de la part des salaires dans la richesse nationale, comme vient de le faire le FMI dans ses « Perspectives de l’économie mondiale« . C’est en effet un phénomène majeur, si ce n’est – mis à part la destruction de la planète – le premier problème économique : depuis les années 80, la « part salariale » (salaires + cotisations sociales) ne cesse de baisser, celle des profits suivant le mouvement inverse. Pr cela pose un problème fondamental que Marx qualifiait de problème de la « réalisation » : à qui les entreprises vont-elles vendre leurs produits si les salariés n’ont pas de quoi les acheter ?
En Europe, la réponse est connue : à personne. Les salaires stagnent, la consommation n’augmente pas, l’emploi ne progresse pas ou peu, et donc le chômage ne diminue pas (ou alors seulement grâce à des artifices, comme le temps partiel, la flexibilité accrue du marché du travail, etc.) Aux États-Unis, ils avaient trouvé une formule géniale : facilité l’accès au crédit pour permettre aux pauvres de consommer même lorsque leurs revenus étaient trop faibles. Le résultat fut la crise des subprimes de 2008, dont nous n’avons pas fini de payer les pots cassés.
Pour le FMI, au sein des pays développés, c’est la mécanisation qui est responsable à elles seule de la moitié de la baisse de la part des salaires, à mesure que les nouvelles technologies suppriment des tâches, comme dans l’automobile. Le deuxième grand facteur explicatif – 25 % de baisse – est l’intégration commerciale internationale, à commencer par les délocalisations. Comme le révèlent les auteurs de l’étude, le résultat de tous ces mouvements est la polarisation des emplois aux deux extrêmes, avec d’un côté les tâches très qualifiées (direction, finance, recherche, marketing…) et de l’autre les emplois peu qualifiés difficilement mécanisables ou délocalisables (vendeuses, serveurs, soins à la personne…) Du fait de ces deux causes, progrès technique et mondialisation, c’est donc la classe moyenne qui s’effondre, avec les conséquences politiques que l’on sait.
Pour faire face à cela, le FMI nous ressort comme solution la tarte à la crème de l’éducation, de la formation et des politiques facilitant la transition des salariés des entreprises en déclin vers celles qui créent des emplois.Tout cela est certes utile et important, mais ça ne suffira pas, loin de là. D’ailleurs, les économistes du FMI le reconnaissent : pour eux « ces politiques ont peu de  chances d’être à la hauteur, en particulier si les chocs sont concentré dans des régions, des secteurs ou des groupes d’âge ou de qualification spécifique« . Ce qui est ben entendu le cas, les ouvriers peu ou moyennement qualifiés du Nord de la France le savent bien… par conséquent, nous dit le FMI, il faudra recourir à des « mesures redistributives de long terme » Ah, ah ! Mais lesquelles ? Le Fonds se garde bien de nous le dire, les quatre auteurs de l’étude écrivant que ces mesures « devront être ajustées aux circonstances spécifiques et ancrées dans le contrat social spécifique à chaque pays« . Autrement dit, l’Allemagne recourra au chômage partiel pour éviter les licenciements et conserver les compétences dans les entreprises, et les Nordiques feront de la « flexisécurité » en assouplissant les licenciements et en versant des allocations chômage nettement plus élevées qu chez nous – en contrepartie d’obligations accrues pour les chômeurs.
Et nous ? Il en est où, notre « contrat social » ? Qui va enfin agir pour aider durablement les perdants du progrès technique et de la mondialisation, grands absents des assemblées et des gouvernements ? Quelles « mesures redistributives de long terme » sommes-nous prêts à mettre en place ? Le mot de « solidarité » a-t-il encore un sens ?

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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