Christophe Bellon : Emmanuel Macron, le nouveau « Périclès de la République »

 Dans une tribune au « Monde », l’historien Christophe Bellon considère que, par son parcours et son projet, Emmanuel Macron rappelle la figure de Pierre Waldeck-Rousseau, président du Conseil au tournant du XXe siècle.
LE MONDE | 13.05.2017 | Par Christophe Bellon (Historien)

Emmanuel Macron à Paris, le 11 mai 2017. Pour l’historien Christophe Bellon, nombreuses sont les concordances, de style, d’idées et de situation politique, entre le nouveau Président et Pierre Waldeck-Rousseau, chef du gouvernement entre 1899 et 1902. PHILIPPE LOPEZ / AFP

TRIBUNE. On se souvient encore de son œuvre législative. Un peu moins de son nom, Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904), ce « Périclès de la République » qui réforma l’Etat en pleine crise, à la suite des grands scandales de la fin du XIXe siècle. Ce fut un moment où, assaillie de toutes parts, la jeune IIIe République était menacée de disparition rapide : l’affaire des décorations, le boulangisme, la crise de Panama et l’affaire Dreyfus portée à son paroxysme.
Figure singulière que ce ministre de l’intérieur, membre du cabinet du radical Léon Gambetta, au même poste dans le gouvernement de l’opportuniste Jules Ferry, et qui choisit de n’être ni radical ni socialiste. Il faisait d’ailleurs de sa non-appartenance à ces structures partisanes la condition de sa réussite, tout en souhaitant le rassemblement le plus large possible des républicains sous sa bannière.
Succès assuré à chaque initiative ou presque ! Père de la grande loi municipale de 1884, qui posa les principes d’organisation des communes de France, il donna la même année une vie légale aux syndicats, qui allaient ainsi pouvoir engager le dialogue social en France. Avant d’œuvrer en 1901 à l’adoption de la loi, très populaire, sur les associations. Trois lois modernes, directement ancrées dans la société, élaborées, votées puis appliquées hors des canons classiques de la République qui s’installait, et à une majorité large et composite.
Une forme de courage politique
Loin de lui barrer la route du pouvoir, cette forme de courage lui offrit des perspectives nouvelles : transformé en homme providentiel, il fut à la tête du plus long (trois ans !) gouvernement du régime. Ce gouvernement engagea la « défense républicaine », la lutte contre une extrême droite ultranationaliste et antisémite, représentée par la figure d’Edouard Drumont, toujours en embuscade, avant que l’Action française de Charles Maurras ne prenne le relais du combat antirépublicain pour longtemps.
Cent vingt ans plus tard, Emmanuel Macron ne suivrait-il pas la voie de son aîné ? Nombreuses sont les concordances, de style, d’idées et de situation politique, entre les deux hommes, à la formation et au milieu social presque identiques. Plus connaisseurs en idées qu’en hommes, ils furent tentés, à un moment de leur parcours, de « renverser la table ». Le premier y est arrivé. Le second a déjà réussi ses premiers galops d’essai.
Le style, d’abord. Certes, Emmanuel Macron n’est pas ce « brochet figé dans la gelée », portrait répandu de Waldeck, homme très réservé, un brin autoritaire. Mais les différences de style entre les deux personnalités s’arrêtent là. Issus de la bourgeoisie provinciale, jeunes et brillants, ils ont une vie aussi hors de la politique. Waldeck-Rousseau, avocat pendant dix ans, est distingué, remarqué, admiré par ses collègues du barreau.
Il s’en détache progressivement, à 32 ans, lorsqu’il entre en politique, pour devenir député, puis ministre, choyé par ses maîtres républicains qui insistent pour le voir présent à leurs côtés. Car Waldeck, qui sait refuser un poste au gouvernement, même de premier rang, réussit à quitter le pouvoir quelque temps pour se consacrer à ce qu’il aime, et à y revenir pour conquérir les plus hautes fonctions, à la quarantaine, dans un climat de large rejet de la classe politique.
Espace central, et non centriste
Emmanuel Macron a, comme son illustre aïeul, la formation classique des dirigeants politiques de son temps : énarque aujourd’hui, comme l’on était avocat jadis. Venu de sa Picardie à Paris, comme Waldeck le fit de sa Bretagne natale, il sut trouver des protecteurs qu’il n’avait pas, contrairement à un grand nombre de ses collègues. Ils ne s’appellent pas Gambetta ou Ferry, mais Attali ou Hollande.
Waldeck sut élargir ses réseaux personnels en entrant dans la grande bourgeoisie par un beau mariage, avec la belle-fille de Jean-Martin Charcot. Emmanuel Macron, par son passage professionnel dans le monde de la finance, où il se fit d’abord un nom, parvint lui aussi à tisser des liens dans des milieux sociaux qui n’étaient pas les siens au départ. Et réussit une entrée en politique, enfin, à peu près au même âge que son aîné : 35 ans.
Les idées ensuite. Inspirés par sa mère pour le premier, par sa grand-mère pour le second, ils sont libres. Libéraux dans un monde politique resté attaché au jacobinisme, « et à droite et à gauche » même si issus tous deux de la gauche, ils mettent leur énergie à la construction d’un vaste espace politique central, à défaut d’être centriste. Il s’agit d’une prouesse politique quand on sait que cette tradition réformiste, que l’on peut appeler le centre gauche, n’a jamais réellement existé en France, sauf momentanément avec Briand, Mendès France, Delors et Rocard.
Méfiance à l’égard du monde politique
Tous deux font preuve de la même méfiance à l’égard du monde politique, qui a pu confiner au mépris en ce qui concerne Waldeck, peu enthousiasmé par ses pairs parlementaires, au point de refuser leurs compliments : il était fréquent de le voir remonter à son siège, après un discours à la tribune, mains dans les poches, pour éviter de serrer celles qui se tendaient devant lui. Emmanuel Macron éprouve un sentiment très négatif sur les us et coutumes politiques, qu’il souhaiterait voir disparaître de nos habitudes de gouvernance. Son départ de l’Elysée en 2014, puis du gouvernement en 2016, et sa candidature à l’Elysée dans la foulée en témoignent.
Emmanuel Macron à l’épreuve du pouvoir
Au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, des historiens confrontent la pensée politique du nouveau président aux grands enseignements des traditions politiques françaises.
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Hubert Bonin : « Il faudra à Macron une grande habileté pour maintenir le ciment d’une majorité centriste »
Waldeck-Rousseau fit mentir Chateaubriand, selon lequel « Dieu ne fait jamais naître ensemble l’homme qui peut et l’homme qui veut ». A Emmanuel Macron de démontrer à son tour que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe avait tort. Et, comme Waldeck-Rousseau, qu’il est capable de traduire dans son action les aspirations d’une majorité d’électeurs. Les deux hommes ont voulu qu’il y eût, sur toutes les questions d’intérêt général, une opinion publique ; c’est le désormais célèbre « celles et ceux » du candidat d’En marche !.
Pour réussir son pari, Emmanuel Macron trouvera-t-il, pour les associer, ses hommes et ses femmes de bonne volonté, à commencer par son Galliffet et son Millerand ? Réponse très prochainement.
Christophe Bellon est historien du monde politique et parlementaire rattaché au Centre d’histoire de Sciences Po/université catholique de Lille.
Christophe Bellon (Historien)

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