Mais au fait, qui doit contrôler la bio ?

Charlie Hebdo – 10/05/2017 – Fabrice Nicolino –
Est-il raisonnable de confier le contrôle des produits à des entreprises privées ? Nature & Progrès, qui a lancé la grande aventure il y a cinquante ans, a un tout autre avis. Et c’est pourquoi on veut enlever à ses 1 000 producteurs impeccables le droit de se dire bio. Édifiant.

Juré, c’est une sacrée histoire. Un jour de 2015, des inspecteurs des fraudes viennent regarder de près les faits et gestes de Nature & progrès (N&P), association de producteurs bio. Tout est à peu près conforme, sauf un petit mot qui fâche et qu’on trouve rigoureusement partout : bio. Ben oui, N&P produit et commercialise des fruits, des légumes, de la viande, des vins, des confitures, des miles plus bio que bio, mais comme on va voir, autrement. Les Fraudes font les gros yeux, demandent de cacher le mot bio dans les seuls documents internes de l’association et s’en vont. Mais ensuite N&P apprend par ailleurs qu’une plainte a été déposée devant le Commission européenne pour usage frauduleux du mot bio. Quel est son intitulé ? Qui est son auteur ? Bruxelles ne répond pas.
Pour mieux comprendre l’énormité de la chose, deux mots d’histoire. En 1964, un petit groupe siphonné – des paysans, des consommateurs, l’agronome Claude Albert, des nutritionnistes, un ingénieur des Ponts et Chaussées – créent Nature & Progrès, qui vante avant tout le monde les charmes de l’agrobiologie. En 1971, le logo N1P est créé, suivi en 1972 du premier cahier des charges de l’histoire du bio. En 1974, N&P organise un congrès international à Paris avec 15 000 personnes, et lance en 1976 le fameux salon Marjolaine.
Mais la bio échappe à ses pionniers et, en 1991, l’Europe décide la création d’un règlement qui devient la seule référence autorisée. N&P doit se soumettre, ou se démettre. La certification sera désormais confiée à des organismes privés, sans lien avec les producteurs, dont l’archétype est aujourd’hui Ecocert, 900 salariés dans le monde pour un chiffre d’affaires de 43 millions d’euros. Une transnationale.
N&P loupe la marche et perd une partie de ses membres. Certains jugent la certification dite « par tiers » heureuse, tandis que d’autres s’inquiètent, déjà, de l’arrivée d’intérêts industriels. « Finalement, raconte Philippe Piard, paysan N&P dans l’Aveyron, il n’est resté chez nous que ce que l’on peut appeler des boycotteurs du nouveau système de certification privée. Ceux-là ne voulaient pas engraisser les boîtes privées. » Il leur est insupportable que des non pollueurs – eux – soient aussi les payeurs d’un système de contrôle qui épargne les productions industrielles.
Devenue marque indépendante en 1993, N&P décide de boycotter la certification officielle, tout en continuant à donner un label plus exigeant que la norme européenne. tout change au tournant de l’an 2000, quand le groupe N&P de Lozère décide que producteurs et consommateurs feront ensemble des enquêtes de terrain, et accorderont leur certification. C’est le début dans la bio de  ce qu’on appelle les systèmes participatifs de garantie (SPG), véritable tournant conceptuel.
En deux mots, il s’agit d’offrir une certification par la participation concrète des acteurs concernés, qu’ils soient paysans, consommateurs ou habitant locaux.Chaque année, un producteur est visité par une équipe mixte. « Cela change tout, rapporte Philippe Piard. Un, le consommateur est enquêteur de ce qu’il va manger. Savoir ce que l’on mange, c’est ça la bio ! Deux, cela permet le retour aux communs. C’est une appropriation collective d’un processus qu’on ne délègue plus au privé. Et trois, cela permet l’accompagnement des producteurs. Il y a constant échange de connaissances et de conseils entre visiteurs et visités. »
Voilà l’explication de la plainte devant l’Europe. La bio devenant une affiaire sérieuse et rentable, des groupes comme Bayer ou BASF se battent autour d’un nouveau marché dont on reparlera le « biocontrôle ». Et de ce point de vue, N&P, bien que marginale, est un vilain petit caillou dans leurs grandes bottes de ruffians. L’association essaie de faire reconnaître les SPG par Bruxelles, et attend pour l’heure une réponse claire. Mais que pèse une plume en face d’une tonne de plomb ? 
On peut écrire à Philippe Piard qui va lancer un comité de soutien : les.vents.sauvages@orange.fr – Son site : http://lesventssauvages.blogspot.fr/

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