Le paradoxe Brigitte Macron / Mme Macron subit de nombreuses remarques désobligeantes.

Analyse. Transgressif et rassurant à la fois, le couple présidentiel réussit à transformer sa différence d’âge atypique en atout.
LE MONDE | 18.05.2017 | Par Gaëlle Dupont

Dimanche 14 mai a eu lieu un événement majeur : Brigitte Macron est officiellement devenue la première dame de France. On exagère à peine. L’épouse du président de la République est l’objet d’une avalanche de commentaires : sa vie sentimentale, ses enfants, son influence politique, son carré blond californien, tout y passe.

Si cette attention dépasse ce qui est normal pour une épouse de président, c’est à cause de son âge : elle a 64 ans, lui 39. Ce quart de siècle d’écart fait faire les yeux ronds au monde entier. CNN a même envoyé une ­reporter au lycée d’Amiens où elle fut la ­professeure de français du jeune Emmanuel.

A première vue, cette différence d’âge les dessert. Mme Macron subit de nombreuses remarques désobligeantes. Sur les réseaux sociaux, elle catalyse mépris des femmes et haine des vieux. La « une » de Charlie Hebdo du 10 mai la montre enceinte aux côtés du président, avec la légende suivante : « Il va faire des miracles ». Sous-entendu : c’est ­impossible, puisqu’elle est ménopausée. « La première cougar ? », titrait le Times le 25 avril, l’affublant du terme péjoratif qui désigne les femmes appréciant les hommes plus jeunes (qui est sans équivalent masculin). Il est vrai que Mme Macron brise un tabou. Elle a dépassé l’âge auquel les femmes sont admises à figurer en photo dans les magazines, leurs chairs n’étant plus jugées assez fraîches. Et pourtant, elle ose se montrer, y compris en maillot de bain.

Leur couple a un impact sur l’image d’Emmanuel Macron. Comme l’a démontré la professeure de science politique Frédérique Matonti dans Le Genre présidentiel. Enquête sur l’ordre des sexes en politique (La Découverte, 320 pages, 24 euros), la fonction de président exige des qualités associées à la virilité : autorité, capacité à décider. Ce qui suppose implicitement d’avoir dépassé un certain âge. « Vous n’avez pas l’âge qu’il faut », dit François Bayrou à M. Macron dans le documentaire Les Coulisses d’une victoire. M. Macron est jeune. Trop jeune pour exercer une telle responsabilité ?
Préjugés
Les humoristes forcent sur ce trait. « Brigitte, elle a dit que je serai président dans treize dodos », dit Nicolas Canteloup, imitant M. Macron sur Europe 1, le 24 avril. Dans les sketchs de Laurent Gerra sur RTL, Mme Macron houspille son mari d’une voix éraillée, et lui zézaye : « Brizitte veut que z’arrête les fingers entre les repas. » Sous-entendu (toujours) : il n’est pas son mari mais son fils. Le procédé met en doute de façon subliminale l’existence d’une sexualité entre eux, sur laquelle le journal allemand Bild semble s’interroger le 24 avril : « Elle a 24 ans de plus ! Comment un tel mariage peut-il fonctionner ? » Le même préjugé explique l’existence des rumeurs sur l’homosexualité de M. Macron, comme si un tel couple ne pouvait être que de façade.

Interrogé par le Spiegel le 17 mars, M. Macron déclarait : « Si j’étais avec une femme de 20 ans de moins, personne ne trouverait ça bizarre. » Comme personne ne trouve étrange que Melania Trump ait 24 ans de moins que son mari. Et pour cause. Le couple Macron est une rareté. Partout dans le monde, les hommes sont plus âgés en moyenne que leur ­conjointe. « C’est un indice de la domination masculine », analysait le sociologue François de Singly, interrogé par Le Monde en septembre 2016. L’Insee venait de montrer que le nombre de couples où la conjointe est plus âgée progresse timidement (16 % dans les années 2000, contre 10 % dans les années 1960).
Brevet de féminisme
C’est justement cette rareté qui permet au couple Macron de retourner la situation en sa faveur. Hors norme, ils apparaissent précurseurs, modernes, en phase avec les bouleversements vécus dans bien des foyers français. M. Macron n’hésite pas à mettre en avant sa famille recomposée et ses « 7 petits-enfants ». Vivre avec une femme de 25 ans de plus que lui donne un brevet de féminisme, bien qu’en dehors de son épouse son entourage politique proche soit très masculin.
De plus, l’histoire ressassée du couple participe de la légende dorée de l’homme qui ignore les règles du jeu (sentimental comme politique). S’il a pu conquérir sa professeure de français, contre la pression sociale, pourquoi pas la présidence de la République, pourquoi pas la majorité absolue à l’Assemblée ?
Les Macron s’efforcent en outre de rassurer en offrant au public une image parfaitement lisse. Elle répond aux canons d’élégance et de minceur de la presse people et féminine, qui s’extasie sur sa taille de guêpe (que n’aurait-on entendu si en plus d’avoir 64 ans elle avait de l’embonpoint ?). Dans le couple, chacun occupe une place conforme à la tradition la plus bourgeoise : il dirige, elle se consacre à sa carrière. Ils posent en amoureux dans Paris Match car les combats électoraux se mènent aussi là.

Or « Brigitte » est populaire. Son naturel plaît. Son âge et son ancienne profession tranquillisent. Son prénom, au pic de sa popularité à la fin des années 1950, rappelle la France heureuse des « trente glorieuses ». « Elle ressemble à ce à quoi Brigitte Bardot devrait ressembler », dit même le Times (oubliant que cette dernière a 82 ans).
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De très nombreuses voix s’élèvent pour la défendre, de l’ex-star du porno Ovidie à Valérie Trier­weiler. « L’âge de Brigitte Macron, on va en “rire” encore longtemps ? », interroge Elle dans son édition du 28 avril. Le nouveau pouvoir assure qu’elle innovera dans le rôle de première dame, qui bénéficierait pour la première fois d’un statut officiel. Si son arrivée à l’Elysée modifiait le regard porté sur les femmes de son âge, ce serait un premier accomplissement.
Gaëlle Dupont journaliste au Monde

« Que la première dame soit notre Marianne ! »

Dans une tribune au « Monde », la politologue Nicole Bacharan et l’écrivain Dominique Simonnet estiment qu’il faut créer un statut officiel de « première dame » pour Brigitte Macron.
LE MONDE | 17.05.2017 Par Nicole Bacharan (historienne, politologue) et Dominique Simonnet (essayiste, écrivain)

L’arrivée à l’Elysée de Brigitte Macron pour la cérémonie d’investiture de son mari Emmanuel Macron, huitième président de la République, dimanche 14 mai. Christophe
TRIBUNE. Un homme a été élu. Mais c’est un couple qui entre à l’Elysée. Emmanuel Macron a annoncé son intention d’en finir avec l’hypocrisie qui nie l’existence officielle de la première dame – un jour, qui sait ? du premier gentleman – tout en attendant d’elle grâce et disponibilité.
Jusque-là, les premières dames françaises ont vécu leur drôle de « mandat » entre deux eaux, dans une opacité malsaine, sommées à la fois d’être quasi invisibles et pourtant zélées. Chacune, gênée, s’est efforcée à sa manière de soutenir le grand homme tout en restant au second plan, et de représenter le pays quand le protocole l’exigeait sans avoir pour autant de légitimité.
Yvonne de Gaulle, Claude Pompidou, Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Bernadette Chirac se sont coulées, bon gré mal gré, dans le rôle traditionnel de la maîtresse de maison et ont créé des fondations caritatives. Danièle Mitterrand a joué les rebelles, Cécilia Sarkozy a fui le château, Carla Bruni-Sarkozy a préféré la discrétion… Valérie Trierweiler a pour sa part été congédiée avec brutalité. Quant à Julie Gayet, elle a décliné le rôle… La plupart d’entre elles ont décrit le palais présidentiel, non comme un éden, mais comme une prison.
Sous la loupe de l’opinion publique
Les regards se tournent vers les Etats-Unis qui, croit-on, auraient plus d’expérience en la matière : quarante-deux First Ladies à ce jour. Mais, là-bas aussi, elles officient dans le flou : la Constitution américaine les ignore, et leur existence n’est reconnue que par une ligne budgétaire votée par le Congrès, qui ne précise pas pour autant leur statut.

Néanmoins, la First Lady ne peut se soustraire à sa tâche. Là-bas aussi, elle doit se montrer charmante sans avoir l’air narcissique, élégante sans paraître frivole, épouse dévouée mais pas soumise. Là-bas aussi, on attend d’elle qu’elle soutienne le programme du président sans faire de politique, qu’elle soit bonne conseillère mais pas éminence grise… Tout et son contraire.
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Prises dans ce piège, en permanence sous la loupe de l’opinion publique, les First Ladies américaines ont tenté à toutes les époques d’inventer leur propre rôle. Certaines ont carrément dépéri à la Maison Blanche, écrasées par le protocole ou les calomnies.
D’autres, des pionnières, se sont distinguées par la force de leur influence et ont fait progresser la cause des femmes. Eleanor Roosevelt, l’icône, l’activiste, la féministe, a mené ses propres combats et transformé l’Amérique. Jackie Kennedy, outre son glamour, a donné aux arts et à la culture une forme de ministère. Edith Wilson a carrément pris le pouvoir pendant l’incapacité de son mari, mais Hillary Clinton s’est brûlé les ailes en assumant une mission politique.
Michelle Obama, elle, immensément populaire, a mis sa carrière entre parenthèses pour devenir « Maman en chef » et se consacrer à la promotion de l’éducation. Quant à Melania Trump, elle rechigne pour l’instant à endosser la charge…
Les Américains, eux non plus, n’ont pas vraiment résolu la question.
Budget spécifique, approuvé et justifié
Il serait choquant aujourd’hui que l’action publique de la première dame se limite à fixer le menu des réceptions et la couleur des rideaux
Emmanuel Macron a raison : dans le cadre de la moralisation de la vie publique, un statut s’impose. Qu’on le veuille ou non, l’épouse du président est sa conseillère privilégiée, la seule qui ose encore lui parler avec franchise dans la bulle de courtisanerie au cœur du pouvoir, ce qui lui vaut jalousie, soupçons et un incessant procès en illégitimité.
Un statut, donc, mais lequel ? La première dame n’étant pas élue, elle ne saurait assumer une fonction politique. Alors que l’on se prépare à interdire aux parlementaires d’employer un membre de leur famille, elle ne peut pas non plus recevoir de rémunération de l’Etat.
Et, même si cela heurte notre féminisme, force est de reconnaître qu’elle doit aussi, le temps de la présidence, renoncer à sa profession pour éviter tout conflit d’intérêts. Mais, pour que sa place soit reconnue, il faut la doter de moyens conséquents et d’un budget spécifique, approuvé et justifié. Une fois cela acquis, il serait choquant aujourd’hui que l’action publique de la première dame se limite à fixer le menu des réceptions et la couleur des rideaux. On peut peut-être lui suggérer un autre rôle à jouer…
Parmi les profondes fractures qu’ont révélées ces dernières élections et qui expliquent la montée des colères et des extrêmes, il est une faille béante : la grande méconnaissance de ce bien si précieux qu’est la démocratie. Comme aux Etats-Unis, ce ne sont pas seulement les plus pauvres, les déclassés, qui cèdent aux sirènes du populisme, mais souvent (pas toujours) les moins éduqués.
Défense de la culture démocratique
Les jeunes gens qui voulaient casser le « système », « essayer » l’extrême droite ou l’extrême gauche, n’ont visiblement pas conscience de ce que cela impliquerait. Vivre dans un pays où on peut dire ce que l’on pense, s’opposer sans craindre d’être réveillé à l’aube par des hommes en armes, écrire, penser, aimer qui l’on veut, est un privilège qui leur semble acquis.
C’est aussi par ignorance que certains, au second tour, ont pu renvoyer dos à dos le social-libéralisme du nouveau président et le populisme hérité du fascisme de Marine Le Pen.
A l’évidence, la France souffre d’un grave déficit de culture démocratique. D’urgence, il faut mieux enseigner, mieux raconter, mieux expliquer l’histoire de nos libertés, les débats d’idées qui l’ont jalonnée et qui sont toujours d’actualité, toutes les batailles livrées au nom de nos valeurs… Il faut alerter sans complaisance sur ce que furent les régimes totalitaires, les camps de la mort, le goulag stalinien, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle en Chine, les crimes des Khmers rouges et de tant d’autres, toujours perpétrés au nom de l’intérêt du « peuple ».
Brigitte Macron, femme cultivée, engagée dans le combat politique, pédagogue qui plus est, semble la personnalité idéale pour inventer ce nouveau rôle
Pourquoi la première dame ne s’emparerait-elle pas de cette grande cause-là : la défense de notre culture démocratique, en lançant des initiatives dans tous les domaines, éducatifs, artistiques, culturels, pour la promouvoir, la diffuser, la magnifier, et en faisant de l’Elysée non pas le palais du monarque mais le cœur palpitant de la démocratie française ?
Toutes ces pistes restent à préciser bien sûr. Brigitte Macron, femme cultivée, engagée dans le combat politique, pédagogue qui plus est, semble la personnalité idéale pour inventer ce nouveau rôle.
Les Etats-Unis ont pour symbole l’Oncle Sam qui, aujourd’hui, fait mauvaise figure. Nous avons Marianne. Ne la réduisons pas à un buste dans les mairies. Que notre président confie à sa partenaire de vie et de politique une mission pour la promotion de la culture démocratique, que la première dame soit notre Marianne !
Nicole Bacharan et Dominique Simonnet sont notamment les auteurs de « First Ladies » (Perrin, 2016).
Nicole Bacharan (historienne, politologue) et Dominique Simonnet (essayiste, écrivain)

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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