Ricœur et Macron, le philosophe et l’étudiant

Charlie Hebdo – 24/05/2017 – Philippe Lançon –
Il y a quelques jours, Le Monde publiait une lettre qu’Emmanuel Macron a écrite le 15 juillet 1999 au philosophe Paul Ricoeur, dont il est alors assistant éditorial. Le futur président a 21 ans. Ayant échoué deux fois à l’École normale supérieure, ce que des normaliens ont le plus grand plaisir à rappeler, il a fait une maîtrise sur Machiavel et finit un DEA sur Hegel. Il aide Ricoeur a établir l’appareil critique de son futur livre, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, publié au Seuil un an plus tard. 
La lettre de Macron est celle d’un étudiant précoce, cultivé, sensible, enthousiaste, admiratif, qui frémit comme un oiseau dans la découverte de son savoir. Il lit La mélancolie au miroir, de Jean Starobinsky, où figure une étude du Cygne de Baudelaire qu’il évoque. Il veut montrer  à Ricoeur qu’il a compris, en le lisant, de la différence entre mémoire et imagination. La mémoire, écrit-il « appartient au temps vécu« …
Ricœur et Macron, le philosophe et l’étudiant
Paul Ricoeur et le Mexique
Quel est le rôle du souvenir dans la vie d’un homme devenu politique ? Il est possible que dans l’action, l’oiseau meure, et avec lui toutes les images qu’il portait. Quoi qu’il en soit, on est loin, avec cette lettre, de Chirac, Sarkozy, Hollande (le familier, le trivial, le normal). Le Monde paraît l’avoir déniché dans les archives du fonds Ricoeur. Une main opportune la lui a-t-elle communiquée ? Peu importe. Il est toujours agréable de rappeler qu’un homme d’action peut être (ou avoir été) un intellectuel, un homme qui vibre pour et par des idées. Ce fut le cas de Jaurès, de Blum, de De Gaulle, De Pompidou, de Mitterrand, de quelques autres. De ce point de vue, le jeune homme à la table rase s’inscrit aussi dans une tradition du texte – même s’il n’est pas certain que ce monde lui permette vraiment de l’entretenir.
Un président, quoi qu’on en pense, est aussi et peut-être d’abord un miroir. Quand j’ai appris que Macron avait été l’assistant de Ricoeur, je me suis souvenu d’être allé chez le philosophe, aux Murs Blancs, pour l’interroger sur les intellectuels protestants. J’y ai passé quelques heures et tout enregistré. Les cassettes ont disparu. Je ne me rappelle que sa voix, la manière dont il était assis et la pluie qui tombait dehors tandis qu’il parlait. Plus tard, j’ai cherché d’autres livres de lui dans ma bibliothèque. J’ai trouvé Temps et récit, trois tomes que je n’ai jamais pu lire mais que j’ai gardé. Quand Macron fut élu, j’ai finalement ouvert les tome III et je suis tombé sur un passage où Ricoeur parle de la mort dans l’écriture de l’histoire ». Bingo ! « Le remplacement des générations, écrit-il est l’euphémisme par lequel nous signifions que les vivants prennent la place des morts, faisant de nous, les vivants, des survivants. […] L’idée de génération rappelle avec insistance que l’histoire est l’histoire des mortels. »
Macron a dû le lire, me suis-je dit, maintenant il l’applique. En politique, il a fait de la plupart des vivants des survivants. Il arrive que la philosophie ait des messagers concrets. Mais il est aussi possible que je n’aie rien compris. D’autant que Ricoeur ajoute : « Outrepassée, la mort l’est pourtant d’emblée : pour l’histoire, il n’y a en effet que des rôles jamais laissés en déshérence, mais chaque fois attribués à de nouveaux acteurs; en histoire, la mort, en tant que fin de chaque vie prise une à une, n’est traitée que par allusion, au bénéfice des entités dont la durée enjambe les cadavres : peuple, nation, État, classe, civilisation. » J’ai refermé Temps et récit, tome III, et regardé un épisode de Breaking Bad. Les morts du narcotrafic se multipliaient à la frontière mexicaine. Les vivants avaient l’air de survivants. Les cadavres s’entassaient au bénéfice d’aucune entité, sinon celle de la mort elle-même. C’est peut-être ça le problème du Mexique.
Il y a cependant un texte de Ricoeur, très bref, de 2004, auquel je reste attaché : Le Mal. Je l’avais lu à sa publication. Je l’ai relu à l’hôpital, après l’attentat. Il ne quitte pas mon bureau. c’est un texte transparent et profond. Je souligne tantôt une phrase, tantôt une autre, et j’y pense comme si je ne devais plus jamais cesser de les vivre. Aujourd’hui, par exemple, je note celle-ci : « Faire le mal, c’est faire souffrir autrui. La violence ne cesse de re0faire l’unité entre mal moral et souffrance. Dès lors, toute action éthique ou politique, qui diminue la quantité de violence exercée par les hommes les uns contre les autres, diminue le taux de souffrance dans le monde; à vrai dire, nous ne le savons pas, tant la violence imprègne la souffrance. »
On ne fait sans doute pas de la politique avec ça. Ou plus exactement, on n’en fait pas qu’avec ça. Mais savoir que ce jeune homme-ci a lu et aimé un jour ce vieil homme là, qu’il a peut-être lu et médité ces phrases, voilà qui me rend, au moins le temps d’une chronique, optimiste...
Qui est Paul Ricoeur, le philosophe dont se réclame Emmanuel Macron ?

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