La tomate étudiée pour…

Le Canard Enchaîné – 31/05/2017 – Jean-Luc Porquet –
Amis de la tomate, voici un maître livre-enquête (1). On y découvre une tomate inconnue : la tomate d’industrie. « Elle est à la tomate fraîche ce qu’une pomme est à une poire. C’est un autre fruit, une autre géopolitique, un autre business. » Artificiellement créé par des généticiens, oblongue, plus lourde et plus dense qu’une tomate fraîche (car elle contient beaucoup moins d’eau), tellement ferme qu’elle n’éclate jamais, « même si elle est placée tout au fond de la benne, sous la masse de plusieurs centaines de kilos récoltés« , la tomate d’industrie est quasi immangeable et n’est d’ailleurs pas destinée à être mangée mais à être transformée en concentré de tomate, en suce, en ketchup…
Depuis peu, elle ne vient plus uniquement d’Italie et de Californie. A partir des années 90, la Chine s’est lancée à marche forcée dans sa culture et sa transformation. Les chinois n’en consomment guère ? Peu importe. il fallait développer le Xinjiang, région excentrée et rebelle, le « Far West chinois », dont le climat convenait. Le général Liu s’y est mis. Lui qui n’a jamais commandé de troupes est devenu ‘un des rois mondiaux de la tomate. Aux commandes d’une entreprise dont le capital était détenu par l’Armée populaire de libération, il a mis au boulot des armées d’esclaves dans les champs (ça tombait bien, cette région regorge de laogaïs, les camps du goulag chinois), a acheté clés en main aux Italiens  des usines de transformation et a inondé la Terre entière de ses concentrés de tomate. La Chine en est aujourd’hui le premier exportateur mondial. Même Heinz (2), le roi du ketchup s’y fournit.

Le plus drôle est qu’elle en exporte aussi en Italie, censée être le paradis de la sauce tomate. Chaque jour, dans le port de Salerne, dix conteneurs (au minimum) de triple concentré chinois y sont débarqués. « Une partie du concentré chinois qui arrive dans le sud de l’Italie va être transformé par les conserveries napolitaines pour fournir le marché européen, explique un douanier de Salerne. Mais une partie importante de ce concentré ne reste pas en Europe. Il est retravaillé, puis réexporté. »
Aberration de la législation européenne, un importateur échappe aux 14,4 % de droits de douane à condition de se livrer à du « perfectionnement actif » (il ajoute un peu d’eau et de sel et met le tout dans une boîte estampillée made in Italy) et de réexporter hors de l’UE. C’est ici qu’intervient la mafia. Elle achète à très bas prix aux chinois des concentrés de tomate avariés, si vieux et si oxydés qu’ils ont perdu leur couleur rouge, coupe cette « encre noire » – avec des ingrédients moins chers – amidon, fibre de soja et colorants rouges… – et vend le résultat en Afrique à des prix imbattables. En Afrique ou ailleurs, chez nous, par exemple : il suffit de fausses étiquettes…
Agro-mafia, méga-usines entièrement robotisées, récolte esclavagisée, traçabilité zéro, mondialisation sans foi ni loi : le concentré de tomate est un concentré de capitalisme fou.1) « L’empire de l’or rouge » voir ci-dessous
(2) Lire : Le ketchup Heinz a été interdit (et pourquoi vous devriez l’éviter)

Jean-Baptiste Malet(Auteur) Paru le 17 mai 2017 / Essai (broché) 288p. / 19 €
 Enquête du journaliste sur la production et le commerce du concentré de tomates, ingrédient majeur dans les plats cuisinés à travers le monde et produit emblématique de l’économie mondialisée. Il décrit le recours au travail forcé pour la récolte de tomates en Chine, l’ajout d’additifs chez certains producteurs, mais aussi la taylorisation des chaînes de production par exemple chez Heinz.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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