Déchets nucléaires : prochain scandale sanitaire et environnemental ?

Nexus N°110 – mai/juin – Marielsa Salsilli -Dossier/Extrait –
Que faire des déchets issus de la filière amont du nucléaire, celle qui alimente les centrales atomiques européennes en combustible radioactif et fissible ? Pas de solution miracle, mais espérons que les pouvoirs publics ne cautionneront pas la voie la plus nocive.
C’est en toute discrétion que la filière de concentration de l’uranium naturel s’est longtemps contentée d’entreposer ses déchets sur place, sans que personne ne s’en préoccupe vraiment. A Narbonne, petite ville de 50 000 habitants du Sud de la France, les boues et effluents résiduels, radioactifs et fortement nitratés, se sont ainsi accumulés depuis soixante ans, dans des bassins à ciel ouvert. Après un coming out, auquel notre enquête de 2015 a peut-être contribué, il a bien fallu se préoccuper, enfin, de ces déchets « oubliés », car c’est le quart de la production mondiale d’uranium qui transite par ce site industriel. Mais le remède s’annonce pire que le mal. Pour vider certains de ses bassins d’entreposage, le procédé de traitement des nitrates retenu par Areva générera une pollution atmosphérique inégalée, sur un rayon de 15 à 20 km.
Un bilan calamiteux
Au-delà de l’inquiétude des populations locales, la question révèle une nouvelle lacune technique et administrative de la filière nucléaire. D’une ampleur nationale, pour ne pas dire européenne. Et à un moment où le bilan économique et environnemental du nucléaire civil est plus que jamais calamiteux. Qu’il s’agisse du coût du kilowattheure ou du bilan carbone de cette énergie censée être propre. De la saturation des sites d’enfouissement des déchets radioactifs ou de la vétusté des installations existantes, qui jouent les prolongations avec douze réacteurs fermés cet hiver. Sans compter les dérives induites, comme l’incitation à la surconsommation électrique, liée à l’impossibilité de réguler la production d’une tranche nucléaire : chauffage électrique hier, voiture électrique demain. Ni le risque sanitaire des environnemental avéré depuis les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima, ou plus récemment le très probable accident passé sous silence de Halden en Norvège. L’impasse actuelle du devenir des déchets de la filière amont « pâtit de l’éternel manque de vision à long terme qui caractérise la question du nucléaire« , constate Maryse Arditi, spécialiste du risque nucléaire.
En Finlande, des déchets enfouis pour l’éternité ?
Faire disparaître… ou déplacer la pollution ?
A Narbonne, la population doit déjà composer avec un risque Seveso seuil haut et une pollution modérée, mais chronique des sols et des eaux. Devra-t-elle aussi accepter une surpollution atmosphérique massive, contre la promesse d’un enlèvement partiel des déchets toxiques ? C’est la pari d’Areva. Après une enquête publique, si rapide et discrète qu’elle aurait pu passer inaperçue sans la vigilance de l’association Rubresus, lanceur d’alerte dans cette affaire. Autre question. Pourquoi vider, en priorité, les bassins d’évaporation ? Quid des bassins de décantation qui contiennent des boues résiduelles mais plus concentrées ? Il s’agirait de traiter et de réduire au maximum le volume final car la création de nouveau sites d’enfouissement est désormais très controversée (des poursuites judiciaires ont été  entamées contre le projet Cigeo à Bure, aux confins de la Meuse et de la Haute-Marne).

Une population en otage
Autre raison de contester la solution prévue par Areva, le processus prévu est expérimental, malgré les risques encourus et la quantité importante de déchets à traiter (350 000 m3). Les essais pilotes n’ont été conduits qu’avec des solutions « similaires, synthétiques et sans radioéléments » au lieu de tester le procédé sur des échantillons réels. « On oublierait preque qu’il s’agit de déchets radioactifs, quand on écoute les propos des autorités ! » s’étonne André Bories de Rubresus. Si Areva se montre rassurante, ses arguments sont réfutés point par point par l’Association. Qu’importe si l’usine explose, si l’eau rare est gaspillée ou si l’air est pollué… du moment que les protocoles et seuils sont respectés ! Les seuils, parlons-en justement. Ils s’expriment en concentration et non en quantité. Aussi, pour les respecter, n’est-il pas tentant de diluer le produit final ? « Le procédé Thor permet l’injection d’air et donc la dilatation des effluents gazeux. En augmentant le volume rejeté, le taux de rejets toxiques et radioactifs reste dans les limites de concentration réglementaires, alors que la pollution de ces rejets correspond à une pollution environnementale et sanitaire réelle« , analyse A. Bories.
Des solutions existent
Suite de l’histoire ? En réponse à cette dénonciation, la préfecture a demandé à Areva de rendre publique la liste des autres procédés envisageables pour traiter ces effluents radioactifs nitratés. Parmi les pistes les moins nocives : la cimentation (fabrication de blocs de ciment) et la cristallisation (séchage). L’un ou l’autre de ces procédés, serait plus simple et moins coûteux que celui retenu par Areva. Qui qu’il en soit, grâce à la vigilance et à la ténacité de quelques uns, Areva ne pourra plus se débarrasser de ses nitrates en toute impunité. Ce grand projet inutile – 80 millions d’euros d’investissement, quand même – est tellement insensé, que même les élus locaux sont en train de revenir sur des « avis favorables » donnés un peu légèrement.
Il n’y aura pas de bonne solution. Ces déchets, produits en France pour la filière nucléaire internationale, constituent une pollution irréversible à une échelle de temps humaine. C’est la mobilisation citoyenne qui, en pesant sur ce rapport de force, déterminera la suite de l’histoire et le monde de main en matière de choix énergétique, nucléaire en particulier.
Lire : Les dangers du TDN THOR dénoncés lors d’un Conseil Municipal exceptionnel de la ville de Narbonne

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