« Humiliations », « harcèlement », « flicage »… Y a-t-il un malaise chez les employés municipaux d’Hénin-Beaumont ?

France Info – 06/06/2017 –
Le management de la majorité dirigée par Steeve Briois est la cible de nombreuses accusations venant d’opposants politiques ou au sein même des murs de l’hôtel de ville. Un phénomène difficile à mesurer, mais qui semble bien réel.
© Fournis par Francetv info
« Je veux bien vous parler, mais il ne faut pas dire mon nom. »« J’ai tourné la page de cette époque, je préfère ne plus l’évoquer. » Les langues ne se délient pas facilement chez les anciens de la mairie d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Depuis l’arrivée de la nouvelle majorité municipale Front national dans cette commune de 27 000 habitants, plusieurs des 700 employés ont quitté leur poste. Un grave malaise entourerait le management de la nouvelle équipe municipale menée par les cadres du Front national.
Début mars, un livre décrit des « pratiques vraiment effrayantes » de la part des cadres municipaux à l’égard des employés. Il est l’œuvre de Marine Tondelier, une élue écologiste d’opposition qui décrit son expérience depuis la victoire du FN dans la ville trois ans plus tôt. Pour Nouvelles du front. La vie sous le Front national, elle raconte avoir interrogé des employés ou anciens employés qui témoignent de nombreux cas d’humiliation et de pression.
S’il est clair que les cas de harcèlement ont sans doute lieu dans de nombreuses mairies de France, sous le contrôle de partis politiques divers, le cas d’Hénin-Beaumont est particulier pour le Front national qui a fait de la gestion de cette ville du Pas-de-Calais la vitrine de l’action du parti. Steeve Briois, le nouveau maire, est même devenu président par intérim du FN pendant la campagne d’entre-deux-tours de Marine Le Pen. Cette dernière a d’ailleurs décidé de se présenter une nouvelle fois dans la circonscription de la ville pour les élections législatives, après deux échecs en 2007 et 2012. Franceinfo a donc décidé d’aller voir au sein de cette municipalité pour vérifier les accusations dont elle est l’objet.
Un management de la terreur ?
Isabelle*, citée dans le livre de Marine Tondelier, a quitté la mairie il y a quelques mois. Elle confirme auprès de franceinfo les passages qui la concernent et expliquent qu’elle ne pouvait plus travailler dans de telles conditions. Pour elle, après des débuts sans problème, « le vent a tourné » au cours de l’année 2015. Elle reçoit beaucoup de pression de la part de l’équipe dirigeante et se plaint de l’incompétence du nouveau directeur à la tête de son service. Après des échanges de courriers avec Steeve Briois, où elle tentait de l’avertir des dysfonctionnements, elle reçoit des menaces de sanction du département des ressources humaines (RH). A la suite des « humiliations » et des situations d’« angoisse » décrites, elle doit arrêter de travailler une semaine pour un « stress post-traumatique ». Les causes de « harcèlement au travail » étant même inscrites sur le rapport du médecin. Elle décide finalement de quitter la mairie et travaille aujourd’hui dans une autre collectivité.
Au début, ils m’avaient dit : ‘Il y a les chevaux de course et l’abattoir. Vous êtes les chevaux de course, les autres sont l’abattoir.’ Je restais stoïque, mais ces propos me révoltaient. Puis le vent a tourné, des chevaux de course, je suis passée à l’abattoir. » – Isabelle*, ancienne employée dans le livre « Nouvelles du Front »
Le cas d’Edouard Blanc met à mal l’explication d’un règlement de comptes entre opposants politiques. Car s’il est habituel que les équipes municipales subissent un renouvellement important après un changement de majorité, Edouard Blanc, lui, est arrivé après l’entrée du FN à l’hôtel de ville. Il se définit comme « antieuropéiste », « gaulliste » et « patriote » et, en 2014, le FN lui semblait « être la meilleure possibilité de renouvellement du politique » . Au début, comme Isabelle, il décrit une ambiance « de cohésion » qui bascule peu à peu dans « une chasse aux sorcières » qui prend pour cible tous ceux susceptibles de poser problème avec les décisions de la majorité.
Selon l’ancien directeur juridique – qui veut aujourd’hui devenir guide de haute montagne -, son contrat n’a pas été renouvelé car les cadres frontistes ont vu qu’ils auraient du mal à le contrôler. Edouard Blanc était d’ailleurs devenu « un des porte-parole… » Il se reprend : « Pas un porte-parole, mais un des psychiatres de tous ceux qui se sentaient agressés par ce management-là. Donc, j’avais beaucoup de gens qui me parlaient (…) et j’essayais d’en parler moi à la direction. (…) J’ai dit à M. Briois que j’avais des trucs à lui dire sur la gestion et qu’il y avait beaucoup de choses qui me revenaient aux oreilles. Mais il n’a pas voulu m’accorder de rendez-vous. » La mairie réfute formellement la version de l’ancien directeur juridique : selon la municipalité, si son contrat n’a pas été renouvelé, c’est tout simplement parce qu’il n’était « pas assez compétent ».
Néanmoins, les exemples d’interventions de la mairie sur le personnel municipal foisonnent : de l’employée qui reçoit des SMS agressifs à celui dont le bureau est déplacé « entre les toilettes et le placard à balais » en passant par cet animateur reclassé à un poste d' »agent d’entretien », jusqu’aux soupçons de « flicage ». Plusieurs employés contactés ont d’ailleurs refusé d’échanger par téléphone portable, persuadés d’être surveillés. Certains sont tellement méfiants qu’ils croient à un piège. En témoigne ce représentant syndical qui répond « Comment je peux être sûr que vous êtes bien journaliste ? »et ne donnera pas de suite.
La menace judiciaire
Les seuls à accepter de parler à visage découvert sont des élus CGT qui ont tous des problèmes judiciaires avec la mairie. « On est les seuls à accepter de parler », décrit l’un d’eux, que franceinfo a rencontré mais ne nommera pas afin de ne pas leur porter préjudice dans leurs procès respectifs. Ils décrivent un malaise ambiant et une omerta généralisée chez les employés par peur d’être la prochaine cible. Même si ces représentants syndicaux ont des difficultés (procès, suspension, retenue de salaire…), ils relativisent : « Certains employés sont plus en souffrance que nous. Nous, on arrive à se défendre. Mais quand on se met à la place d’une femme de ménage ou d’un agent technique qui a du mal à faire un courrier… »
« Parmi les 700 employés, seuls cinq ou six cas posent problème. »  – Bruno Bilde, adjoint à la mairie à franceinfo
Steeve Briois étant trop occupé par les législatives, c’est Bruno Bilde, adjoint aux affaires juridiques, qui répond aux questions de franceinfo. Pour ce proche des cadres du parti, parfois considéré comme le « maire bis » d’Hénin-Beaumont, ces accusations sont le fait d’une petite minorité. Il réfute la présence d’un malaise généralisé, prenant à témoin la popularité de la nouvelle majorité municipale : « Les agents municipaux sont à 90% des habitants d’Hénin-Beaumont, avec leur famille cela signifierait que potentiellement 2 000 Héninois seraient en conflit avec la mairie. » Une situation qu’il juge incompatible avec les scores obtenus par le parti de Marine Le Pen à la présidentielle (46,5% au premier tour, 61,56% au second).
Parmi ces « cas », celui de René Gobert, secrétaire général de la CGT d’Hénin-Beaumont, en procès avec la mairie. En arrêt de travail depuis le 30 juin 2016 pour « syndrome dépressif » dont « l’affection est directement causée par le travail habituel de l’agent », il est également mis en examen pour des menaces qu’il a proférées sur Facebook. Des cadres de la mairie qui se sont sentis visés ont porté plainte. Il a, depuis, été révoquéexplique La Voix du Nord. Auparavant, il avait été reclassé au pôle animation au poste d' »agent d’entretien des locaux ». La mairie ayant cessé de lui payer ses salaires et ne lui ayant pas accordé la protection fonctionnelle juridique, il subvient aux frais de ses trois avocats grâce à la caisse de la CGT. Bruno Bilde assure néanmoins que la protection lui aurait été accordée si René Gobert avait fourni les pièces administratives réclamées par le maire.
Une situation sanitaire qui inquiète
Obligatoires depuis 2014, les comités d’hygiène et de sécurité des conditions de travail (CHSCT) sont compétents pour gérer ce type de conflits. Mais la mairie n’en est toujours pas pourvue. Bruno Bilde assure que sa mise en place est « imminente » et devrait voir le jour cet été : « On est parti de rien », assure l’adjoint. Il indique que le taux global d’absentéisme est en légère hausse (de 11,3% en 2011, sous majorité socialiste, à 11,8%), mais que cela est dû à un changement de méthode de calcul. Plusieurs sources estiment que l’absentéisme tourne plutôt autour des 20%. Le nombre d’agents en arrêt maladie de longue durée est, lui, passé de 22 à 26 en cinq ans.
« Il y a dix cas graves de harcèlement moral. » – Un cadre de la mairie à franceinfo
Plusieurs cas de contrôles d’alcoolémie inopinés sont également rapportés. Si ces contrôles sont légaux, leur recours est encadré par la loi et doit faire l’objet d’un suivi auprès de la médecine du travail. Un cadre a assuré à franceinfo avoir fait l’objet d’un contrôle simplement parce qu’il avait eu une altercation avec un responsable. Il a néanmoins refusé de s’y plier, mais décrit une situation humiliante. La mairie reconnaît un recours à des contrôles pour lutter contre l’alcoolisme au travail (« On a une petite dizaine de cas », décompte Bruno Bilde), mais assure que les procédures sont respectées et que ces contrôles sont rares.
La mairie a engagé une société pour vérifier le bien-fondé des motifs d’incapacité temporaire de travail (ITT) et s’assurer qu’il ne s’agisse pas de diagnostics de complaisance. Bruno Bilde confirme le recours à une société privée. Il explique que c’est le cas pour de nombreuses collectivités et qu’il s’agirait d’ailleurs d’une « recommandation de la chambre régionale des comptes ». La CRC des Hauts-de-France réfute néanmoins donner ce type de conseil aux collectivités.
Franceinfo a souhaité demander aux médecins proches des employés s’ils constataient un malaise particulier. Tous ont esquivé les questions : l’un argumentant qu’il n’avait « aucun intérêt personnel à s’exprimer », un autre qui a vu un de ses arrêts de travail contesté par la mairie minimise l’épisode et assure que « tout est rentré dans l’ordre » depuis. Sollicitée à de nombreuses reprises ces dernières semaines, la responsable de la médecine du travail chargée des employés municipaux n’a jamais souhaité répondre à nos appels.
Un « malaise » qui sert l’équipe municipale ?
Mais pourquoi ce silence si une telle ambiance règne ? « Parce que vous avez des gens qui sont en état de dépendance professionnelle, répond Edouard Blanc. Pour leur promotion, pour leur avancement, dans leur vie de tous les jours, parce que c’est un petit monde clos, Hénin-Beaumont. » Une explication qui résonne avec les propos d’un ancien employé, resté anonyme par crainte de perdre son logement social.
« Il faut avoir une vision politique pour les comprendre. Ils nous prennent pour des militants de gauche. Donc pour eux, on est dangereux. » – Un employé de la mairie à franceinfo
Certains employés, ouvertement en conflit avec la mairie, expliquent que l’équipe de Steeve Briois mène cette « chasse aux sorcières » pour faire d’Hénin-Beaumont une place forte du Front national. Ils prennent également en exemple, comme Marine Tondelier dans son livre, le comportement de la mairie vis-à-vis des associations auxquelles elle demanderait « allégeance » ou le traitement des journalistes de La Voix du Nord par les cadres de la mairie.
Mais Bruno Bilde préfère relativiser : « Il y a un tel décalage entre ce qu’on dit de nous et ce que les agents municipaux vivent, que cette mauvaise publicité est contre-productive pour nos adversaires. » Ce proche de Marine Le Penannonce à franceinfo avoir porté plainte pour « diffamation » contre l’opposante écologiste après son livre. Selon lui, les agents « connaissent les 5-6 individus qui depuis longtemps polluent la mairie ». Il estime même que la situation bénéficie électoralement à son parti. Et s’il est difficile de mesurer l’ampleur de ce malaise qui semble bien réel pour un certain nombre d’employés, les urnes, elles, montrent qu’une majorité d’Héninois font effectivement confiance au parti qui dirige leur ville depuis trois ans.
* Le prénom a été changé
Marine Tondelier(Auteur) Paru le 1 mars 2017Etude (broché) 18€

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