Fort Boyard : la maladie mentale n’est pas un jeu

Dans une tribune au « Monde », des associations de patients et des professionnels de santé estiment que l’épreuve de l’émission « Fort Boyard  » se déroulant dans une cellule capitonnée stigmatise les souffrances psychiatriques. Ils demandent son retrait et des excuses publiques de France Télévisions
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 11.07.2017 | Par Collectif *

« Comment un service public censé être ­vigilant sur les risques de discriminations, racismes et atteintes à la dignité des personnes peut-il être aussi loin de la société ? » (Photo: Fort Boyard, au large de l’île d’Aix et de La Rochelle, en 2013). XAVIER LEOTY/AFP
TRIBUNE. Depuis le 24 juin, l’émission « Fort Boyard » diffuse une ­séquence intitulée « L’asile », rebaptisée « La cellule capitonnée » : dans ce jeu, le candidat, d’abord entravé par une camisole de force, est enfermé dans une salle capitonnée sans porte de sortie, sous des caméras de surveillance. Il doit se secouer et se contorsionner, à « en devenir fou », pour ­reprendre les termes de la production.
Pourquoi, alors que cette séquence bouleverse tant de téléspectateurs, de personnes concernées, familles, proches et professionnels de santé, la ­direction de France 2 n’envisage-t-elle pas une seconde sa suppression ?
Pourquoi, alors qu’un colloque, « Handicaps et médias », était organisé dans les locaux de France Télévisions, cinq jours après sa première diffusion, en présence de Delphine Ernotte et de représentants du ministère de la culture, du secrétariat d’Etat chargé des personnes handicapées, du Conseil supérieur de l’audiovisuel, n’avons-nous encore entendu aucune voix s’élever contre cette épreuve qui stigmatise la maladie et le handicap psychique ?
Comment est-il possible que des responsables chargés de programmes de divertissement aient pu, en conscience, valider un tel scénario ? Comment un service public censé être ­vigilant sur les risques de discriminations, racismes et atteintes à la dignité des personnes peut-il être aussi loin de la société ? « Fort Boyard » aurait-il enfermé des candidats ayant eu une autre pathologie ou handicap ?
« Quel est le message adressé aux jeunes
qui n’osent pas consulter
du fait des représentations désastreuses
des troubles psychiques
dans la société ? »
Pourquoi conforter auprès du grand public des fantasmes de « fou ridicule » ? Selon toutes les études, la stigmatisation est la première cause de souffrance, de retard de soins et d’exclusion des personnes touchées par des troubles psychiques. Pourquoi alimenter une nouvelle fois les pires clichés sur les maladies mentales, alors que d’autres émissions ont déjà été signalées ?
Deux millions de personnes sont suivies en France en psychiatrie. Une personne sur quatre, selon l’OMS, est, ou sera, confrontée dans sa vie à un problème de santé mentale : ­dépression, troubles bipolaires, schizophrénie… Les chiffres montrentque ces personnes représentent plus de 90 % des 10 700 morts par suicide annuelles et qu’elles sont très nettement plus victimes de maltraitance que les autres.
L’enfermement et la contention sont des expériences traumatisantes, encore vécues aujourd’hui. Ces pratiques ont été largement médiatisées à l’occasion de la sortie en 2016 du rapport de Mme Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elles ne résument pas heureusement l’ensemble des soins disponibles au XXIsiècle.
Violence de la caricature
Si un enfant sur deux regarde « Fort Boyard », quel est le message adressé aux jeunes qui n’osent pas consulter du fait des représentations désastreuses des troubles psychiques dans la société ? Ils vont préférer supporter leur mal-être et laisser progresser la maladie, alors que des soins précoces et adaptés permettraient de préserver leur vie, sauvegarder leur environnement social et leurs perspectives d’avenir. Que peuvent également ­ressentir ceux d’entre eux qui sont ­actuellement hospitalisés et dont la principale occupation est de regarder la télévision ?
Sur un sujet de santé publique dont l’incidence arrive juste derrière le ­cancer et les maladies cardio-vasculaires, le retrait de quelques mots et détails ainsi que le changement de nom de la séquence − en réponse à l’émoi ­engendré par la diffusion du premier épisode − n’enlèvent rien à la violence de la caricature véhiculée par l’image.
Nous demandons le retrait de l’épreuve en cause et des excuses de la chaîne. Et la diffusion de messages de déstigmatisation de la maladie et du handicap psychique aux mêmes heures d’écoute. Que les efforts entrepris au quotidien pour déstigmatiser les troubles psychiques par les associations, les usagers, les professionnels, les pouvoirs publics ne soient pas anéantis en quelques minutes d’Audimat !
Psychophobie de la société
De nombreuses associations se ­regroupent pour porter plainte pour injures publiques et discrimination, pour saisir le CSA et le défenseur des droits. Aujourd’hui, on assiste en France à un véritable développement des mouvements d’usagers. A travers leurs prises de parole dans de nombreuses instances, ils ne veulent plus que « l’on parle d’eux sans eux ». Et ils sont nombreux à évoquer la psychophobie de la société.
Plusieurs recherches suggèrent que le grand public se fie aux médias comme source principale d’information et que les médias peuvent donc jouer un rôle structurant dans la compréhension commune et juste de ces pathologies. Nous souhaiterions pouvoir compter sur la bonne volonté de France 2. Tous ensemble, nous pouvons changer le regard sur les maladies psychiques.
* Associations d’usagers : Unafam, collectif Schizophrénies, Schizo oui, Schizo espoir, Promesses, Schiz’osent être, Schizo jeunes, Solidarité réhabilitation, Comme des fous, Fnapsy, Schiz’osent écrire, collectif SOS psychophobie, Frontières invisibles, Réseau romand des pairs praticiens en santé mentale (Re-pairs), Association francophone des médiateurs de santé pairs (AFMSP), Cofor (Centre de formation au rétablissement de Marseille), collectif Lieu de répit, association JUST. Pr Marie-Odile Krebs, chef de service SHU Sainte-Anne, Pr Isabelle Amado, responsable du
centre ressource Ile-de-France en remédiation cognitive et réhabilitation psychosociale, Dominique Willard, psychologue responsable du réseau Profamille, Ile-de-France, PrChristophe Lançon, chef de service CHU Sainte-Marguerite, Marseille, Dr Olivier Canceil, vice-président de Santé mentale France, Pr Emmanuel Haffen, président de l’AFPBN, Association française de psychiatrie biologique, Pr Antoine Pelissolo, CHU Henri-Mondor, président de la collégiale des psychiatres de l’APHP, Dr Marie-Noëlle Vacheron, chef de pôle Sainte-Anne, Pr Marion Leboyer, CHU Henri-Mondor, Pr Pierre-Michel Llorca, CHU Clermont-Ferrand, Pr Patrick McGorry, directeur exécutif d’Orygen (The National Centre of Excellence in Youth Mental Health), Australie, Denys Robiliard, rapporteur de la mission parlementaire sur la santé mentale et l’avenir de la psychiatrie, Alain Ehrenberg, sociologue, président du Conseil national de santé mentale, Magali Coldefy, chercheure, Emmanuelle Jouet, chercheure, Dr Yann Hodé, psychiatre, réseau Profamille.
Avec le précieux soutien de :
Fondation FondaMental (France), Fondation Maria Halphen (Australie), Fondation Deniker (France), revue Santé mentale, Cofor, Solidarités usagers psy, Sabrina Palumbo, Véronique Friess, Christophe Malinowski (infirmier), Delphine Blanchard, Julien Martinez, Médiapsy, La Folie ordinaire, Dr Jean-Marie Pairin (psychiatre), Sophie Da Cruz (journaliste), Alexandre Fache (journaliste), Olivia Hagimont (illustratrice), Florence Braud (aide-soignante en psychiatrie), Philippe Banyols (directeur du centre hospitalier de Thuir), Clara De Bort (directrice d’hôpital), Dominique Garcia (professeur des universités), Alexandra Bichon (infirmière de secteur psychiatrique), Hélène Sanchez (infirmière en psychiatrie), Aymeric Le Corre (infirmier), Benoît Eyraud (collectif Contrast), Baptiste Beaulieu (médecin et écrivain), Catherine Dufour (écrivain), Agathe Martin (écrivain), Philippa Motte (consultante en santé mentale et handicap psychique), Olivier Las Vergnas (professeur à l’université de Lille), Anne Adam Pluen (communicante en santé), Gwénaël André (enseignant en Validation Therapy, Martin Winckler (médecin et écrivain).

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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