Liu Xiaobo (1955-2017), écrivain dissident

Charlie Hebdo – 02/08/2017 – Yann Diener –
Le gouvernement chinois a laissé Liu Xiaobo crever en prison. L’écrivain dissident, qui purgeait une peine de onze ans « pour avoir tenté de renverser le gouvernement », demandait à sortir depuis quelques mois afin de soigner son cancer. Quel rapport avec la psychanalyse, me direz-vous ?
En 2010, le pouvoir chinois s’était montré particulièrement agacé par l’attribution du prix Nobel de la paix à son dissident le plus connu. Liu Xiaobo n’appelait pas au soulèvement ni à des manifestations : il affirmait qu’on ne ferait pas tomber une telle dictature en prenant les armes ou en descendant dans la rue. Il demandait simplement d’arrêter les mensonges – en particulier sur les crimes de Mao ou sur le massacre de la place Tian’anmen.

Dans des essais qui choquaient même des écrivains chinois se considérant comme des opposants, Liu Xiaobo dénonçait l’entreprise d’effacement de la mémoire collective organisée par le Parti communiste, amis entretenue par la lâcheté de tout un chacun – y compris la sienne -, celle des intellectuels comme celle des ouvriers ou des paysans. Alors, il disait à qui veut l’entendre que le seul moyen de faire vaciller le pouvoir en place serait de parler des crimes du passé.
Liu Xiaobo insistait aussi sur le fait que la société chinoise, appuyée sur sa tradition millénaire,, était très facilement devenue une société d’hyperconsommation, parce que hyperadaptée aux mensonges, au baratin consubstantiel, au consumérisme néolibéral.  C’est ce que l’écrivain mort les 13 juillet appelait « la philosophie du porc » (1).
Liu Xiaobo avait un frère d’indignation, du moins un frère de plume; un frère d’une autre époque mais pas si lointaine : je pense à Gilles Châtelet, le philosophe et mathématicien né en 1944 à Bezons et mort en 1999 à Paris. Par ses travaux mathématiques, Gilles Châtelet a fait avancer notre appréhension de l’espace et de ses étrangetés, y compris de l’espace politique : il était aussi un pamphlétaire très doué et très énervé contre ce qu’il nommait les démocraties-marchés ou l’ordre cybermercantile.
Lorsque nous rencontrons en Chine des collègues psychiatres ou psychologues qui découvrent la psychanalyse, ils nous disent que, entre eux, comme avec leurs patients, ils ont beaucoup de mal à parler des crimes de la Révolution culturelle, qui hantent pourtant toutes les familles chinoises, et qui sont responsables directement ou indirectement, de beaucoup de manifestations psychiatriques. Un silence de plomb que l’on ressent cruellement quand on parle là-bas avec des patients comme avec ceux qui sont censés les écouter.
Ces psychiatres ou ces psychologues chinois qui se passionnent aujourd’hui pour la pratique freudienne nous disent aussi que si la psychanalyse est aujourd’hui tolérée par le régime, elle pourrait bien redevenir brutalement interdite, comme elle l’a été sous Mao et longtemps après lui. Une jeune chef de service dans un hôpital psychiatrique de Pékin, très impliquée dans les groupes de travail sur Freud et Lacan, me disait par exemple que si un jour tout cela était interdit, alors elle serait envoyée dans une lointaine province, reléguée à des tâches ingrates, et il serait fini pour celle de cette expérience qui la passionne…
(1) Liu Xiaobo n’a pas écrit de livre présentant l’essentiel de ses idées. Il s’est exprimé par des articles publiés soit dans la presse de Hong Kong, soit sur le net. Le présent recueil comporte une introduction retraçant sa biographie, puis une quinzaine d’articles répartis dans les cinq parties présentées ci-dessous. Une bibliographie et une chronologie le complètent pour en faire l’ouvrage de référence sur le plus important dissident chinois. Réflexions sur la littérature : dans « La crise », l’article qui l’a fait connaître en 1986, Liu Xiaobo dénonce la littérature de cicatrices, alors glorifiée par le régime. Cet article contient ses idées fondamentales sur la littérature. Le mouvement pour la démocratie de 1989 : il a profondément bouleversé les conceptions politiques et philosophiques de Liu Xiaobo.
Nous présentons ses réflexions sur ce mouvement, notamment sur le rôle des simples citoyens dans la politique. Cette expérience l’a conduit à entreprendre une réflexion critique sur les formes de la résistance au totalitarisme. Vivre dans la vérité et la « philosophie du porc » : c’est surtout pour ses réflexions sur la nature du régime post totalitaire que Liu s’est fait connaître depuis 2000. Nous présentons ses articles sur l’idéologie du régime, sa description de la schizophrénie qui s’empare des cadres du régime autant que des intellectuels, et sa critique de ce qu’il qualifie de « philosophie du porc », cette vision du monde qui a conduit les intellectuels à se laisser « acheter » par le parti communiste.
Si Liu Xiaobo est très critique de l’attitude des intellectuels, il ne perd cependant pas espoir car il estime que la société chinoise a montré sa capacité de résistance au post totalitarisme. Même si elle ne correspond pas aux critères définis par les politologues, une forme de société civile est apparue en Chine qui, par sa pression informelle, a conduit le pouvoir à accorder un certain nombre de droits aux citoyens. La Charte 08 et les 6 articles qui ont conduit Liu à la prison, ainsi que sa plaidoirie devant le tribunal.

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