Eté reportage – Des anges gardiens veillent sur la vigne du monastère de Solan

 Vins de messe (2/6). Les sœurs orthodoxes, venues de tous les pays, ont souffert pour restaurer leur vignoble. Mais la Providence y a pourvu.

LE MONDE | 08.08.2017 à
Perdu au milieu des vignes et à une dizaine de kilomètres d’Uzès, dans le Gard, le monastère de Solan, patiemment restauré pendant vingt ans, est un mas de pierres blanches dans le style des fermes locales, qu’ouvre une lourde porte en bois. Seuls les grillons brisent le silence qui règne sur la vingtaine de religieuses, tout de noir vêtues. Les lieux sentent la cire et l’encens, fabriqués sur place, mais aussi, selon la période, les confitures ou la vinification. En arrivant du Vercors, où elles étaient trop à l’étroit, les sœurs orthodoxes se sont adaptées à leur nouveau terroir, planté déjà de vignes et de fruitiers.

Dans leur cave, les sœurs orthodoxes dégustent une de leur cuvée. Monastere de Solan
Il s’agissait autrefois de la dépendance d’un prieuré clunisien de Pont-Saint-Esprit, puis, à partir de 1763, le mas a appartenu à des particuliers qui le leur ont vendu. « La vigne a une place très noble dans la tradition chrétienne. On est proche du Créateur, de l’essentiel, quand on est proche de la terre, explique une des religieuses. Notre communauté a toujours été sensible à l’écologie. En 1988, le patriarche de Constantinople, dont dépend notre communauté, avait lancé un appel pour la sauvegarde de la création. Il y a quelque chose de fondamentalement cohérent avec la préoccupation du vignoble. »

Les moniales de Solan cultivent aussi des fruits et légumes Monastere de solan
En 1992 donc, alors qu’elles sont quasiment toutes citadines, originaires de Chypre, du Brésil, d’Allemagne, de Belgique, de France ou d’Estonie, les sœurs sont devenues agricultrices, avec une évidence : la culture biologique. Elles se lancent dans l’aventure malgré la rudesse du climat, avec le mistral et la sécheresse qui les surprennent. Très vite, elles sont en très grande difficulté. « On a pensé arrêter le vignoble, raconte l’une d’elles. Et tous ceux à qui on demandait conseil nous disaient d’arrêter. En 1993 et 1994, 500 domaines viticoles ont cessé toute activité dans le Gard… »

Elles tiennent bon, pourtant. Et une visite déterminante les convainc de poursuivre : celle de Pierre Rabhi, grand ami de la communauté. « La terre, c’est l’avenir. Ne l’abandonnez pas ! », leur a-t-il dit. « Il nous a donné des conseils précieux, raconte sœur Agnès, en nous incitant à aller à la rencontre de notre terre, pour la comprendre. Notre conviction chrétienne, fondée sur le devoir de transmettre un sol vivant, correspondait à son message. » C’était une folie financière, mais un don les sauve. « Il faut croire au miracle pour comprendre notre histoire car la Providence s’est toujours manifestée », se félicite la religieuse. Au bout de dix ans, elles commencent à en récolter les fruits.

« Le fait d’être une communauté crée une force de résistance dans la difficulté. Le tout est beaucoup plus que la somme des parties. On en fait l’expérience quotidiennement. Quelque chose de plus grand que les petits bouts que nous sommes. » Au début, elles confient leurs raisins à des caves coopératives. Puis, peu à peu, commencent à vinifier. D’abord le rosé. Ensuite une cuvée de rouge. Elles apprennent leur nouveau métier toute l’année, elles taillent, ébourgeonnent les vignes, en bordure de l’appellation côtes-du-rhône. Pour les vendanges, toutes coupent le raisin. Mais c’est sœur Nicodimi qui se spécialise et vinifie, avec l’aide d’un jeune caviste, Grégory Safar, qu’elles finissent par embaucher.

Rouge sucré
Ce sont elles encore qui conditionnent leur vin, étiquettent leurs bouteilles, des cuvées aux noms de saints, « Sainte Catherine », « Sainte Sophie », « Saint Ambroise », « Saint Simon »… En 2004, alors qu’elles avaient toujours vinifié dans des locaux de fortune, elles ont enfin construit leur propre cave afin de mieux pérenniser l’entreprise. Elles n’ont pas un sou, mais une chance divine. Un voisin, qui veut partir en voiture en Afghanistan, leur vend un pressoir pneumatique quasi neuf. Les moines de Lérins (Alpes-Maritimes), qui se modernisent, leur donnent du matériel d’occasion. Quelques sœurs partent en camion en Italie pour en rapporter des cuves de vinification. Elles se débrouillent seules, avec l’aide inopinée d’anges gardiens qui se mettent sur leur route et visitent de nombreuses caves pour se faire une idée de ce que doit être la leur. Finalement, aidée par l’architecte Gilles Perraudin, la communauté choisit de bâtir sa cave en pierres du Gard, ce qui leur évite des coûts de transport, et surtout a l’avantage d’une isolation naturelle. « Ce matériau est écologique, économique. Notre autoconstruction n’utilise ni béton, ni isolant, ni enduit. La pierre fait tout, avec des lignes sobres et pures », explique l’une des sœurs.

En outre, la construction de cette cave leur permet de diversifier leur activité en créant un espace de transformation des produits du verger. Dans la boutique du monastère, on peut désormais acheter leurs confitures, leurs conserves et autres sirops. « Le vin représente aujourd’hui 50 % de nos revenus, alors qu’au début c’était 80 %. Avec les aléas climatiques, c’était dangereux… »

Plusieurs parties de l’édifice ont été créées au XIIe sicèle avant d’être rénovées entre le XV et XIXe siècle Monastère de Solan
Entre-temps, les sœurs ont perfectionné leur vin, maîtrisé les élevages en barriques, qu’elles préservent de tout bruit et de toute odeur étrangère. Le boivent-elles ? « J’ai appris à aimer le vin mais toutes les sœurs n’aiment pas. C’est notre métier, on s’est professionnalisées. » Si elles n’en boivent que lors du déjeuner des dimanches et jours de fête, elles se nourrissent quotidiennement des légumes de leur potager. Elles sont végétariennes mais peuvent néanmoins certains jours manger du poisson, des œufs et des laitages. Elles en ont le goût d’autant plus aiguisé. Quand sœur Nicodimi parle des vins de la communauté, elle dit qu’aucun n’est meilleur qu’un autre, et que le mets avec lequel ils sont accordés ne peut que les rendre meilleurs. Mais voilà l’heure des vêpres. Elles vont tout de même boire leur vin de messe, un rouge sucré, comme dans toutes les communautés orthodoxes.

Sélection des vins du monastère de Solan
Cuvée Sainte-Catherine IGP Cévennes blanc (2015)
Un joli blanc jaune pâle, à base de vermentino (rolle), élevé en barriques pendant six mois. Le toucher est soyeux, la texture fluide aux notes de fleurs blanches et d’agrumes. Frais et digeste. (9,80 €)
Cuvée Saint-Martin IGP Cévennes rouge (2015)
La souplesse d’un assemblage de syrah, grenache, carignan et cinsault, fait apparaître des tanins bien travaillés. Tendre et juteux, idéal pour des côtes d’agneau. (8,60€)
Cuvée Saint-Porphyre IGP Cévennes rouge (2015)
Un assemblage original de cabernet franc, syrah et pinot noir qui offre un vin riche et élégant, aux notes de café et d’épices. Une belle gourmandise fluide. (25 €)
Où en trouver
Monastère de Solan,
30330 La Bastide-d’Engras
Tél. 04-66-82-94-25,
monasteredesolan.com
Ouverture de la boutique (sauf le lundi) : de 11 à 18 heures.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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