Eté reportage – Le dernier rempart de l’abbaye Saint-Pierre de Bourgueil

Vins de messe (4/6). Bâtie en 990, démembrée par la suite, elle est désormais en vente.
LE MONDE | 10.08.2017

Dès le début du XIIe siècle, l’abbé Baudry de Bourgueil vantait dans ses poèmes la qualité du vin des moines. CLOS DE L’ABBAYE
Vins de messe (4/6). Qu’on vienne de Tours ou d’Angers, on pénètre dans Bourgueil par le sud en roulant sans le savoir sur les anciens remparts de l’abbaye. La chapelle, massif édifice du XIIIe siècle, surgit au détour d’un virage. C’était à l’origine le cellier où les moines serraient les tonneaux. Le raisin recouvre désormais l’ancienne église, le réfectoire des moines du XVIIIe siècle est aujourd’hui une salle de cinéma, et le château abbatial du XVIIsiècle, une maison de retraite à l’abandon.
C’est que l’abbaye de Bourgueil est un modèle d’enchevêtrement historique. Pour suivre ses transformations, il faut d’ailleurs s’adresser à trois entités, ni tout à fait indépendantes ni tout à fait unies : le domaine du Clos de l’Abbaye, l’Association de l’Abbaye, qui gère musée et cinéma, et la congrégation des sœurs de Saint-Martin, qui, alliées aux sœurs de La Pommeraye, ont mis en vente la plus grande partie des lieux.
L’abbé Baudry de Bourgueil vantait dans ses poèmes la qualité du vin qui « réjouit les cœurs tristes »

Emma de Blois, duchesse d’Aquitaine, fit bâtir l’abbaye Saint-Pierre de Bourgueil en 990. L’église, consacrée en 1001, fut détruite par un incendie au XIIe siècle, puis reconstruite à partir de 1359 par Charles V mais jamais achevée, avant d’être finalement démolie en 1801. Et remplacée par les vignes, qui s’étendaient déjà sur le reste du clos.

ABBAYE EN 1699
Car elles sont fameuses : dès le début du XIIe siècle, l’abbé Baudry de Bourgueil vantait dans ses poèmes la qualité du vin des moines. Il le conseillait aussi à ses amis, « il réjouit les cœurs tristes ». Et si, quatre cents ans plus tard, François Rabelais aimait à festoyer dans ces lieux, c’est que les vins n’avaient rien perdu en prestige. « Ce clos est un lieu mythique, s’exclame Jean-Baptiste Thouet, vigneron qui gère aujourd’hui les 6,80 hectares de vignes avec son associé Michel Lorieux. Parce que c’est le berceau du cabernet franc dans la région. Nous savons que ce sont les moines de l’abbaye de Bourgueil qui l’ont introduit au XIVe ou XVe siècle. » L’abbaye bénédictine avait alors un rayonnement considérable, avec des terres de la Normandie, au Poitou, 42 prieurés et 64 paroisses. Henri II Plantagenêt y a tenu les états généraux de ses provinces, de futurs rois et reines y séjournaient, Anne de Bretagne, Catherine de Médicis et Charles IX… Les immenses jardins en trois niveaux, parsemés de plantes médicinales, de fleurs odorantes et de fontaines ont émerveillé jusqu’à Ronsard, qui y a composé ses poèmes.
Pressoir enterré

L’abbaye comprenait alors un château abbatial, un cloître, une galerie, une hôtellerie, des dortoirs, ateliers, cuisines, greniers, moulins – et bien sûr les celliers flanqués de tourelles circulaires où se situe l’actuelle chapelle. Les vignes faisaient alors l’objet d’une attention minutieuse et d’un travail herculéen. Jean-Baptiste Thouet connaît bien le terroir, il fut un moment à la tête du syndicat des vins de l’appellation. « Normalement, il y a des graviers très filtrants sur plusieurs mètres de profondeur, explique-t-il. Mais en faisant des fouilles, on est tombé ici sur une couche d’argile artificielle, à un mètre de profondeur. Une couche entièrement rapportée ! On pouvait retrouver ce type de travail dans d’autres abbayes du Sud, où il fallait retenir l’eau en profondeur. Mais ça suppose d’enlever toute la terre en surface, un travail énorme ! »

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L’activité viticole n’a jamais cessé. Dans la grange des Dîmes du XVIIIe siècle, aujourd’hui à l’abandon, subsiste un pressoir semi-enterré et une immense cuve de pierre. Et si, à leur arrivée en 1828, les sœurs de Saint-Martin ont préféré transformer le cellier en abbaye, sœur Hélène Fauvy, aujourd’hui septuagénaire, se souvient bien comment, du temps de son pensionnat, les vendanges mobilisaient la communauté religieuse : « Nous coupions les raisins puis les sarments de la vigne après la vendange. A 10 heures, on avait droit à un peu de vin. Et pendant les fêtes, nous goûtions le vin du clos. » Du vin rouge, qui ne convient pas aux messes et qui était donc vendu.
En 1975, les religieuses décident pourtant de mettre les vignes en fermage. Jean-Baptiste Thouet revenait alors du service militaire  : « Elles ont eu plusieurs offres, mais c’est à moi et mon associé qu’elles ont fait une proposition. Nous avons immédiatement accepté ». Le vigneron, qui a depuis mis ses enfants « chez les sans-Dieu… à l’école publique quoi… enfin à l’école », entreprend avec son associété de remettre le vignoble en état. « Je pense que pour les sœurs, c’était plus un problème à entretenir qu’une fierté. » A partir de 1997, il se met à l’agriculture biologique. « J’ai hésité parce qu’en bio, il faut croire à des points très ésotériques. Ce n’est pas parce qu’on gère les vignes d’une abbaye qu’il faut accepter de croire en tout ! »
travaux de rénovation
Le viticulteur a cependant d’excellentes relations avec les sœurs qui ont transformé l’ancien château abbatial et une partie du cellier en maison de retraite. Une troisième partie appartient depuis un demi-siècle à l’archevêché de Tours. Son entretien et ses charges incombent à une association. « Un cadeau empoisonné », marmonne Geneviève Méry.

Emma, la fondatrice de l’abbaye,  aurait été enterrée dans l’église, et reposerait donc aujourd’hui sous la vigne. CLOS DE L’ABBAYE
Pour conserver les lieux en état, l’association vend des vieux livres et des vinyles, gère un cinéma dans l’ancien réfectoire des moines, organise des vide-greniers, fait découvrir le Musée des arts et traditions populaires, où s’empilent chasubles d’évêque, ruches en bouse de vaches, culottes de mariée, botteleurs à réglisse… Qu’est devenue Emma, la fondatrice de l’abbaye ? Elle aurait été enterrée dans l’église. Elle reposerait donc aujourd’hui sous la vigne… Pourtant devant le chai, adossé au mur de l’ancien cloître, un petit tombeau dépasse d’un massif de fougères. Est-ce le sien ? Nul ne le sait. L’abbaye a d’autres soucis : elle est en vente depuis 2012. Enfin, la partie qui n’est pas gérée par l’association, c’est-à-dire les bâtiments qui ont servi d’accueil et de maison de retraite aux sœurs, parties l’an dernier… et les vignes. Les vignerons sont prioritaires. Mais les tractations sont tendues. Il en coûterait quelque 1,3 million d’euros. Et autant en travaux de rénovation.
Clos de l’Abbaye, bourgueil (2015)
Le plus jeune millésime proposé par le domaine. Arôme de réglisse marqué et typique du Clos. Grosse structure tannique et superbe longueur qui promettent une longue garde. Son caractère est assoupli par la rondeur du millésime, ce qui le rend agréable dès maintenant. 8 €.
Clos de l’Abbaye, Bourgueil (2010)
Avec les années, les arômes gagnent en complexité et le vin se fait plus cuiré, assorti de romarin, d’épices, les parfums évoquent la compotée de tomate. Les tanins se fondent doucement. 10,20 €.
Clos de l’Abbaye, Bourgueil (2009)
Le vin le plus abouti, enfin prêt à boire. La bouche est fondue et savoureuse. On retrouve au nez la réglisse et le cuir, harmonieusement mêlés. 12 €.
Où en trouver…
Le Clos de l’Abbaye
Avenue Le Jouteux, 37140 Bourgueil.
Tél. : 02-47-97-76-30
vin-clos-abbaye.com
Ouvert tous les jours sauf dimanche et jours fériés de 10 h 30 à 12 heures puis de 14 h30 à 19 heures
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Par Ophélie Neiman

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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