Disparition – Mort de l’écrivaine et psychanalyste Marie Depussé

L’auteure de multiples récits intenses aux échos autobiographiques est morte mardi 15 août à Blois (Loir-et-Cher), à 81 ans.

LE MONDE DES LIVRES | 18.08.2017 | Par Raphaëlle Leyris
« Née un 31 décembre 1935 et vivante jusqu’à ce jour » : telle était la succincte biographie rédigée par Marie Depussé pour le site Internet de la maison d’édition POL.
Ecrivaine, professeur de littérature, psychanalyste, elle est morte le mardi 15 août à Blois (Loir-et-Cher), à 81 ans. Interrogée en 2006 par Le Monde sur sa manière aussi brève que surprenante de se présenter, elle disait : « Je suis obsédée par le côté funéraire des gens. Accumuler les petits faits d’armes les uns derrière les autres me semble si proche du cimetière. On n’attend plus que la date qui viendra clore la liste… Je préfère dire que je suis vivante. »
Vivante, cette femme grande et élégante l’était résolument, à l’image de ses textes d’une finesse et d’une intelligence rares, récits admirablement tenus et intenses aux échos autobiographiques, dont les titres évoquent souvent la fin : Est-ce qu’on meurt de ça, Là où le soleil se tait, Qu’est-ce qu’on garde ?, Les morts ne savent rien, La nuit tombe quand elle veut (POL, 1996, 1998, 2000, 2006, 2011)

L’écrivaine et psychanalyste Marie Depussé en novembre 2011. THIBAULT STIPAL/OPALE/LEEMAGE
Deux pôles : la littérature et la psychanalyse
Elle évoque dans Les morts ne savent rien, texte tissé dans ses souvenirs mêlés à ceux de ses deux frères et de sa sœur, une enfance choyée, entre l’Yonne et Paris, malgré les dangers de l’Occupation – la judéité du père finit par devenir un tabou. Très vite, son existence tourne autour de deux pôles : la littérature et la psychanalyse.
La première, la normalienne et agrégée de lettres classiques l’enseigne, commençant sa carrière aux Etats-Unis (à Mount Holyoke, Massachusetts, puis à l’université Howard, Illinois), avant de revenir à Paris, à la Sorbonne, qu’elle quitte au tournant des années 1970 pour Paris-VII-Jussieu. A côté, il y a ceux qu’elle appelle tendrement « les fous », « pour ne pas avoir à poser de diagnostic ».

A 20 ans, ainsi que le raconte son premier texte, Dieu gît dans les détails (1993), elle découvre la célèbre clinique de La Borde, fondée par le docteur Jean Oury dans un château du Loir-et-Cher, lieu ouvert, où les patients vivent en liberté, mêlés aux soignants et à leurs familles ; en 2003, elle signera un passionnant texte d’entretiens avec le médecin : A quelle heure passe le train… (Calmann-Lévy). Dans le parc de La Borde, elle se fait construire « une cabane » où elle vit quand elle n’est pas à Paris. Elle participe à la vie des lieux, assure des « permanences » auprès des hôtes de l’institution, partage les corvées de vaisselle et de cuisine… Plus tard, elle y propose des « séminaires » de littérature : celle qui, dans le cadre de son contrat à Jussieu, enseigne en prison, a le goût de faire cours hors la fac. Dans Qu’est-ce qu’on garde ?, magnifique récit, plein d’humour, des illusions politiques et intellectuelles déçues, déclaration d’amour à la littérature, elle raconte que l’enseignement en milieu carcéral est sans doute ce qui lui reste de ses espoirs post-68.
« Une certaine méfiance à l’égard du roman »
Très marquée par l’œuvre du critique littéraire et écrivain Maurice Blanchot (1907-2003), elle raconta au Magazine littéraire, en 2003, ce qu’elle lui devait comme lectrice et enseignante (il lui avait appris « cette vérité que le travail de commentaire pouvait être un travail de rhapsode »), et comme écrivaine, attachée à la forme brève et éprouvant « une certaine méfiance à l’égard du roman ».
L’écriture lui est venue tardivement : « Vers 45 ans, confie-t-elle au Magazine littéraire, j’ai entrepris d’écrire chaque jour, et depuis, si je n’ai pas écrit un jour, il n’y a pas eu de jour. C’est une façon de lutter contre le retour à l’insignifiance, contre la peur de l’“existence anonyme” (…). J’éprouve une grande douceur à déposer chaque jour, dans un cahier, le jour qui précède. Ce dépôt, j’ai l’impression de l’arracher à l’être. » Après ses textes sur l’amour, l’enfance, la folie, la prison et la littérature, elle consacre son dernier livre, La nuit tombe quand elle veut, à la mort de son frère Jean. Elle s’était mise à l’écrire parce qu’elle allait se faire opérer du cœur et craignait de mourir sur la table d’opération avant d’avoir raconté cette histoire. « Comme pour laisser une trace, confiait-elle au « Monde des livres » en 2011. L’éternité, on n’y peut rien. Mais l’immortalité, il faut s’en occuper. »
Marie Depussé en six dates
31 décembre 1935 Naissance
1956 Découvre la clinique psychiatrique de La Borde
1993 Premier livre, « Dieu gît dans les détails. La Borde, un asile » (POL)
2000 « Qu’est-ce qu’on garde ? » (POL)
2006 « Les morts ne savent rien » (POL)
15 août 2017 Mort à Blois

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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