C’est l’été – Reportage : Un calice de meursault « sans faire la grimace au Seigneur »

En 1099, le duc de bourgogne a fait don de cette vigne, la première du futur domaine cistercien

Château de Citeaux
Vins de messe (5/6). L’ancien domaine cistercien donnait un vin que les cardinaux du XVIIIe siècle goûtaient fort. La tradition reste vivace.
LE MONDE | 11.08.2017

Ce château, qui abrite les magnifiques caves voûtées cisterciennes, n’appartient plus aux Bouzereau depuis 2009.
A une dizaine de kilomètres au sud de Beaune, la commune de Meursault recèle un vignoble tout disposé à produire son vin de messe, quasi exclusivement issu du cépage chardonnay, et blanc. Il ne tache donc pas les aubes des curés… La couleur du vin dévolu à la transsubstantiation n’a en effet rien à voir avec celle du sang du Christ. Dans sa biographie consacrée au cardinal de Bernis, Jean-Marie Rouart évoque d’ailleurs le vin de Meursault utilisé lors des offices par l’homme d’église. C’est le seul vin qu’il pouvait porter quotidiennement dans un calice vers le ciel « sans faire la grimace au Seigneur ». Les autres blancs, en ce milieu du XVIIIe siècle, apparaissaient à ce religieux gourmet trop verts ou acides. Si ce n’était son prix aujourd’hui élevé, le meursault servirait sans doute toujours à la messe.

Mais les temps changent. A Meursault, le clos de vigne qui avait appartenu aux cisterciens jusqu’à la Révolution est toujours travaillé à leur manière, de père en fils, de Philippe Bouzereau père (76 ans) à Philippe Bouzereau fils (36 ans). Comme si les noms et prénoms reproduits d’une génération à l’autre préservaient en réalité une sorte d’anonymat. Comme si les gestes reproduits d’année en année dans les rangs de la vigne étaient plus importants que l’homme qui les effectue.
En 1099, le duc de bourgogne a fait don de cette vigne, la première du futur domaine cistercien

« Mais mon fils ne s’appelle pas Philippe ! », précise l’actuel vigneron Bouzereau fils, qui tient à mettre fin à cette tradition familiale, alors que sa progéniture grandit, comme ce fut le cas pour lui, à l’ombre du château de Cîteaux et traverse tous les jours la rue du même nom, partant du sud du village jusqu’au centre. Ce château, qui abrite les magnifiques caves voûtées cisterciennes, n’appartient plus aux Bouzereau depuis 2009. Cependant, la famille a gardé le Clos Monopole du château de Cîteaux, soit 1,68 hectare de chardonnay, qui produit un vin gouleyant dans sa jeunesse. C’est précisément cette vigne qui fut la première de la communauté religieuse que créa Robert de Molesme en 1098. Il a fondé le monastère sur des terres humides et ingrates, à une vingtaine de kilomètres au nord de Meursault, vers Vougeot. Bien avant le vignoble de la côte de Nuits que l’on connaît aujourd’hui, il n’y avait rien. Le temps de défricher ces terres, les moines manquaient de travail. C’est la raison pour laquelle, « le jour de la fête des Rameaux, le 21 mars 1099 », le duc de Bourgogne a fait don aux pères de cette vigne de Meursault, qu’il faisait déjà exploiter pour lui. La première du futur domaine cistercien, dont le Clos Vougeot, construit bien après, prouve déjà la grandeur.

Cette parcelle de Meursault se situe un peu loin de leur monastère, mais qu’à cela ne tienne, les moines y construisent une ferme. Témoins de leur savoir-faire en matière de vinification, leurs caves sur lesquelles a été bâti ensuite le château de Cîteaux. Dans une voûte, on voit encore un tronc de chêne percé en son centre qui servait à conduire le vin, par gravité. « La température de la cave est idéale, commente Philippe Bouzereau. Elle reste toujours à 13 °C. Du coup, les vins évoluent très lentement, trop lentement pour aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle je n’y élève plus de vin. »
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Le nouveau propriétaire du château, Jean Garnier, le regrette. Il est originaire d’un autre village bourguignon, Chagny, n’est lui-même pas vigneron, mais aurait bien aimé garder la vocation de cette bâtisse qui fut également la propriété de la famille Loubet (le frère d’Emile, président de la République de 1899 à 1906) pendant la période du phylloxéra. Les familles Garnier et Bouzereau, qui se partagent donc désormais l’ancien site cistercien, s’entendent assez bien pour que l’identité et l’histoire du lieu soient préservées. Aux uns, le château et les caves. Aux autres, la vigne et le vin, c’est-à-dire aussi l’âme de l’ensemble. Le patrimoine est bien lourd à porter pour une seule personne. Médecins spécialisés dans le « bien vieillir », Jean Garnier et son épouse, qui s’attaquent depuis 2009 aux travaux des bâtiments, les ont transformés en hôtel de luxe, avec un concept original. Le couple Garnier propose depuis 2012 un spa avec leurs propres produits de beauté, commercialisés sous la marqueLa Cueillette. « Ce sont des produits spécifiques que j’ai inventés, raconte le médecin. Passionné par les antioxydants, j’ai créé le concept de“fruitithérapie”. Mes produits sont fabriqués à base de cassis, fraise, framboise et autres petits fruits frais que l’on trouve en Bourgogne. Ils sont fabriqués dans les hautes-côtes de Nuits. »
Possédés par les moines

C’est le projet d’une vie. Depuis Chagny, Jean Garnier venait dès les années 1960 se baigner dans la première piscine municipale des alentours, au camping de Meursault. « Je rêvais d’avoir quelque chose à Meursault qui est pour moi le plus beau village de Côte-d’Or, poursuit Jean Garnier. Au matin du 29 novembre 2009, j’ai visité le château de Cîteaux. Le soir, j’étais chez le notaire. »

Quatre millions et demi d’euros de travaux plus tard, il n’a rien perdu de son enthousiasme. Il est tout autant guide du lieu historique que conseiller en bien-être : même la cuisine du restaurant du château, ouvert cinq jours par semaine, est axée sur le plaisir et la santé. Jean Garnier ne laisse rien au hasard, dans cette entreprise construite avec un dynamisme hors norme. A l’heure de la retraite, ce père de cinq enfants préfère vivre dans la petite maison de gardien de sa nouvelle propriété plutôt que dans la bâtisse principale. Le château semble ainsi porter les hommes qu’il choisit au-delà d’eux-mêmes. D’un côté, les Bouzereau travaillent sans relâche et presque amoureusement leur ancienne vigne cistercienne. C’était déjà leur ancêtre Edme qui l’avait replantée après le phylloxéra. De l’autre, les Garnier sont lancés pour des années dans une aventure des plus originales. Ce sont les nouveaux moines de ce coin inspiré de Bourgogne, qui possède ses propriétaires, bien plus que l’inverse.
Les vins du château de Citeaux
Meursault les Grands Charrons (2015)
C’est le vin phare du domaine, qui montre une certaine nervosité due au terroir. Un chardonnay qui possède une sacrée minéralité, avec une garde de quatre à huit ans. 26 euros.
Meursault Vieux Clos – Monopole du château de Cîteaux (2015)
Un vin blanc déjà très expressif de son village, à boire jeune. Des notes salivantes de fleurs blanches délicates mais avec beaucoup de caractère. 27,50 euros.
Meursault Perrières premier cru (2015)
L’un des plus beaux terroirs de meursault s’exprime ici avec retenue. Elégance et finesse marquent ce vin à ouvrir dans deux ou trois ans. Finale joliment citronnée. 49 euros.
Où les trouver
Château de Cîteaux-Domaine
7, place de la République, 21190 Meursault.
Tél. : 03-80-21-20-32.
Chateau-de-citeaux.com.
Horaires : sur rendez-vous.
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Par Laure Gasparotto (Meursault (Côte d’Or) – envoyée spéciale)

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