Culture – A La Roque-d’Anthéron, les pianos aussi souffrent de la canicule

Le festival s’appuie sur l’expertise d’un accordeur pour que les instruments ne pâtissent pas des aléas climatiques.
LE MONDE | 16.08.2017 | Par Luc Leroux (La Roque-d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial)

L’accordeur du Festival de La Roque-d’Anthéron, Denijs de Winter, dans son atelier en juillet 2012. BORIS HORVAT/AFP
ReportageDans l’atelier de l’accordeur, qui conserve la physionomie de la grange telle qu’elle était il y a une trentaine d’années, un mur est tapissé de petits mots griffonnés par les plus grands noms du piano, à l’issue d’un concert sous les platanes du parc du château de Florans. « Thank you for the wonderful piano », a écrit Krystian Zimerman. « Merci beaucoup pour ces magnifiques pianos », a confirmé Arcadi Volodos. Et tant d’autres… Un chapelet de louanges à l’adresse de Denijs de Winter, l’accordeur qui, depuis la 5e édition du Festival de la Roque-d’Anthéron, il y a trente-deux ans, prépare les pianos de concert, « ces grosses bêtes noires qui paraissent si robustes mais sont si fragiles ».

Une fragilité que Denijs de Winter a particulièrement mesurée cet été, marqué par une canicule exceptionnelle dans le sud de la France. L’accordeur a connu des soirées chaudes, froides, humides, venteuses mais jamais, comme en ce début août, 38 °C à l’heure du concert, au moment où il faut installer le piano sur la scène. Choisi le matin par l’artiste puis préparé durant l’après-midi, l’instrument attend son entrée en scène dans l’atelier, où la température et l’hygrométrie sont réglées au niveau qu’elles atteindront à l’heure des premiers applaudissements.

Denijs de Winter à la Roque d’Anthéron© Julien Hanck
Humidifier la table d’harmonie
Jamais Denijs de Winter n’avait eu à composer avec une telle température caniculaire. « Je ne peux pas créer 38 °C dans mon atelier, c’est impossible, explique-t-il devant les trois Steinway rangés le long d’un mur, comme trois pur-sang dans leurs stalles. Alors, j’ai assuré la technique de l’accord à une température habituelle. Le piano est parti à 24 °C, bien froid, donc, par rapport à l’extérieur, mais comme il réagit lentement aux changements de chaleur, on a espéré que l’accord tiendrait jusqu’à la fin des bis. »

Dans l’atelier de Denijs de Winter, au Festival de la Roque d’Anthéron © Julien Hanck
Bien sûr, il a tenu, mais exceptionnellement de l’eau était vaporisée sous l’instrument afin d’humidifier la table d’harmonie, cette planche de 2,5 centimètres d’épaisseur qui supporte le poids de la mécanique, soumise aux vibrations. On était loin des conditions météo idéales, à savoir un taux d’hygrométrie de 55 % à 60 % et une température de 22 °C à 23 °C.
Même si l’histoire du festival s’écrit avec les plus grands noms du piano international associés à ceux des jeunes pousses qui les remplaceront, les rois de La Roque, ce sont les instruments. Chaque année depuis 1981, l’affiche du festival décline ce thème d’un piano seul au centre d’une scène vide. Les spectateurs savourent toujours ce moment où le Steinway traverse le parc, trônant sur une remorque tirée par un tracteur. Vingt jeunes gens du village sont recrutés chaque été par la régie pour la manutention des six ou sept pianos de concert présents à La Roque – et autant d’instruments pour les répétitions.

Transport de Steinway : au volant du tracteur, Denijs de Winter © Julien Hanck
Olivier Schicke, régisseur et petit-fils du fondateur du festival, parle avec passion de ces masses de 600 kg qu’à quatre ou cinq paires de bras il faut déplacer. « Cela demande certes beaucoup de force, mais autant de finesse », dit-il. La règle est que les manutentionnaires ne portent ni montre, ni bracelet, ni bague, ni ceinture pour ne pas risquer de rayer la laque. « Dès le début, il fallait donner aux artistes les meilleurs pianos, la meilleure acoustique possible. Cela a été une obsession permanente du festival, résume René Martin, son directeur. Les pianistes savent qu’à La Roque, ils trouveront un excellent outil. »
« Grand luxe » et « noblesse »
« Quand on a un beau piano, magnifiquement réglé comme ici, on conduit une Ferrari », confirme Vincent Coq, pianiste du trio Wanderer – un ensemble qui, cet été, a profité du festival pour fêter ses 30 ans. Le matin du concert, l’artiste choisit son piano sur la scène : deux Steinway lorsqu’un concerto est au programme, jusqu’à six pour un récital. « C’est un grand luxe d’avoir cette possibilité de choisir entre plusieurs magnifiques pianos de concert, s’enthousiasme Anne Queffélec. Il n’y a guère qu’ici que c’est possible. Même dans les pays qui ont un grand respect des instruments et des pianistes, comme le Japon, on joue sur le piano de la salle. Au mieux, on a le choix entre deux instruments. »

Si la location des pianos et leur préparation représentent 10 % des dépenses du festival, tous les pianistes reconnaissent qu’ils comptent pour une grande part dans son succès. Denijs de Winter résume de manière imagée son travail : « Les pianistes vont créer une peinture, seuls sur scène pendant deux heures. Ils savent de quelles couleurs ils ont besoin et je dois leur offrir la meilleure palette. »

Transport de Steinway : arrivée sur la scène du Parc du Château de Florans © Julien Hanck
Samedi 12 août au matin, avant qu’il n’interprète les deux concertos de Chopin avec le Sinfonia Varsovia dirigé par Lio Kuokman, Nelson Goerner a longtemps hésité entre les deux Steinway que lui proposait Denijs de Winter. Le choix s’est arrêté sur celui que l’accordeur appelle « roues noires », car ses roulettes sont grises, à la différence des deux autres Steinway, aux roulettes dorées. C’est son préféré. « Ce piano, il a la puissance et le son est noble. Je cherche depuis cinquante ans à comprendre pourquoi certains instruments acquièrent une telle noblesse. »

Le secret du son Blüthner : les cordes aliquotes © Piano Importa
Pour Nelson Goerner, la connexion s’est faite avec « roues noires ». « On cherche à reproduire le son qu’on a dans l’oreille, un certain type de sonorité. Soit le piano vous aide à aller dans le sens où vous souhaitez aller, soit il est réticent, explique le pianiste argentin. Un piano, si vous l’apprivoisez, vous pouvez aller plus loin dans l’interprétation, dans la couleur, et si toutes les conditions sont là, alors vous êtes heureux. » Ce soir-là, pour que les 2 000 spectateurs le soient aussi, même le mistral s’était tu.
Note complémentaire sur le créateur  » nantais de coeur  » de la Roque d’Anthéron

René Martin à la Roque d’Anthéron
René Martin est un directeur artistique de festivals de musique classique français né le 2 août 1950 à Héric (Loire-Atlantique).
Il est le créateur et l’organisateur, depuis 1995, de La Folle Journée de Nantes et, depuis 1981, du Festival international de piano de La Roque-d’Anthéron.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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