Les livreurs Deliveroo sont-ils les canuts du XXIe siècle ?

Arrêt sur image – 25/08/2017 – Mathilde Larrère –
Auto-entrepreneurs, du XIXe à aujourd’hui : un lien ?
Quand on pense au mouvement social des livreurs Deliveroo, on ne pense pas tout de suite aux canuts, et à la révolte de ces ouvriers tisseurs de soie à Lyon qui sont à l’origine de l’une des plus grandes insurrections sociales du début du XIXe siècle. Et pourtant… Les deux sont auto-entrepreneurs, n’ont pas de retraite, pas de congés, possèdent leurs outils de travail, gèrent leur temps de travail et, en définitive, travaillent tout le temps. On peut y voir un parallèle entre deux manifestations sociales, espacées de deux siècles.
La grève des Deliveroo : un miracle social (l’Humanité – 13/07/2017 – Laurent Dégousée)
Le 11 août dernier était organisée la première grève d’ampleur chez Deliveroo. Parti de Bordeaux fin juillet, le mouvement de contestation s’est rapidement étendu à Lyon puis à Paris et suscite un large intérêt médiatique.
La société Deliveroo, crée en Angleterre en 2013, est devenu le leader  de la FoodTech – sa valorisation dépasse désormais le milliard de dollars – et compte désormais 7.500 livreurs dans vingt villes françaises. La réussite de ces plateformes, dont le développement nécessite des levées de fond importantes, est avant tout liée au fait que ces livreurs sont systématiquement embauchés sous le statut d’auto-entrepreneur, qui permet en particulier de s’affranchir du versement des cotisations patronales, alors que cette activité constitue, pour un nombre croissant d’entre eux, un travail à part entière.
Une prise de conscience qui vient de loin
La faillite de la plateforme belge Take Eat Easy en juillet 2016, qui aura laissé sur le carreau des milliers de coursiers français là où, en tant que salariés, ils auraient eu droit à la prise en charge de l’AGS, a constitué un déclic pour les travailleurs de ce secteur. Aussi, après quelques grèves sporadiques à Marseille et à Nice en début d’année, ils commencent à s’auto-organiser avec la création d’associations ou de collectifs comme Les Flèches Vertes à Lyon ou le CLAP à Paris mais également à se syndiquer.
La France rattrape également son retard social alors que l’ébullition est de mise depuis 2016 au niveau européen où les bikers de plusieurs pays, le plus souvent épaulés par des syndicats alternatifs, ont déjà fait l’expérience de la mobilisation. Ainsi, la justice anglaise est saisie d’une affaire de requalification du contrat d’un livreur indépendant en travail salarié et les livreurs espagnols étaient eux aussi en grève pas plus tard que le mois dernier.
Manifestation de coursiers place de la République, à Paris le 15 mars. Photo Xavier
Les raisons de la colère
On ne sera donc pas surpris que l’annonce, en plein été, de la modification unilatérale des contrats des livreurs embauchés avant septembre 2016 a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase : concrètement, le millier de livreurs, actuellement payés 7,50 euros de l’heure auxquels vient s’ajouter une prime à chaque course, comprise en 2 et 4 euros, sont sommés, sous peine de déréférencement, de passer le mois prochain au paiement à la course à 5 euros (5,75 euros sur Paris) ce qui va occasionner pour eux une perte de revenu de 8 à 33 % en fonction de leur temps de travail.
En réponse, ils défendent la revendication unifiante de 7,50 euros par course avec un minimum garanti de deux courses par heure ce que Deliveroo, à ce jour, se refuse à négocier bien que la pression médiatique l’ait obligé à leur répondre officiellement.
Plus rien ne sera comme avant
À République, c’est près d’une centaine de livreurs parisiens, anciens comme nouveaux contrats, qui se sont rassemblés , rejoints par certains d’autres plateformes (Foodora, Stuart et UberEATS). Ce nombre peut paraître dérisoire mais en plein mois d’août et pour une initiative montée en quelques jours, ses organisateurs parlent d’une réussite. Des dizaines de militants CGT, CNT, Solidaires et du Front social étaient aussi venus les soutenir ainsi que de rares politiques (le socialiste Gérard Filoche et Julien Bayou d’EELV).
Une manifestation sauvage s’est ensuite ébranlée aux cris de « au trou le kangourou (l’emblème de la compagnie) » ou « Deliveroo, t’es foutu, les bikers sont dans la rue », en direction de plusieurs restaurants dont certains ont accepté de bloquer leurs commandes en signe de solidarité (à Lyon, une quarantaine de livreurs ont fait de même). La prochaine date de mobilisation a été fixée au 28 août, date d’entrée en application des nouveaux contrats. D’ici là, les livreurs comptent bien élargir, avec l’aide de leurs soutiens, la participation à la mobilisation à davantage de collègues et de villes, et internationaliser leur lutte en faisant de cette date une journée internationale de grève contre Deliveroo.
Quelle que soit l’issue de leur combat, le courage des livreurs, qui peuvent être remerciés simplement en appuyant sur un bouton, a déjà changé beaucoup de choses : outre le regard porté sur eux, ils ont tordu le cou à la fatalité qui voudrait que des travailleurs « indépendants » soient incapables d’actions collectives. Le mythe de l’ubérisation heureuse, vanté  par l’actuel gouvernement est aussi mis en mal.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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