Un coup fumant des fabricants de clopes

Le Canard Enchaîné – 23/08/2017 – Isabelle Barré –

Lobbying, pressions : l’industrie du tabac met le paquet pour vendre un nouveau produit.
L’affaire n’a guère dégagé de fumée au-delà de la suisse, mais elle en dit long sur les méthodes des fabricants de cigarettes. Pour vendre sa nouvelle martingale, le « tabac chauffé », Philip Morris a renoué avec une vieille ficelle : intimider les chercheurs qui osent contredire les études des cigarettiers.
Depuis des mois, le fabricant de Malboro matraque un vaste plan média : il aurait investi 3 milliards de dollars dans la mise au point d’une cigarette électronique dans laquelle le tabac n’est plus brûlé mais chauffé. A l’entendre, sa nouvelle trouvaille baptisée « Iqos », serait 90 % moins nocive qu’une clope normale. Mazette !
Sornettes d’alarme
Problème : aucune étude indépendante n’a été menée sur ce tour de magie. Aucune ? Pas tout à fait : dans un coin reculé, non pas de la Gaule, mais de la Suisse, une équipe de chercheurs a fait sa petite enquête, sans subvention d’aucun lobby. Et le résultat n’est pas celui vanté par Philip Morris… Les chercheurs ont trouvé dans la fumée de l’Iqos un tas de cochonneries cancérigènes, en quantité un peu moins importantes, certes, que dans une cigarette classique, mais pas de quoi rendre ce machin inoffensif. « La fumée dégagée par l’Iqos contient des éléments provenant de pyrolyse et de dégradations thermochimiques qui sont les mêmes composés nocifs que dans la fumée de cigarette conventionnelle, concluent ces insolents dans une étude publiée, le 22 mai, par la très sérieuse revue américaine « Jama International Medicine ».
Aussi sec, Philip Morris s’attaque à ces nullards d’Helvètes. Le 6 juin, le géant du tabac envoie un courrier recommandé… non à l’équipe de chercheurs, mais aux directeurs de ces derniers, en les invitant à mieux chercher. Deux jours plus tard, nouveau coup de pression : dans un mail comminatoire, le géant demande tout simplement que l’étude soit « retirée » et « refaite selon des normes scientifiques validées ». Défense de rigoler ! 
Coup de sang du doyen de la faculté de Lausanne, jean-Daniel Tissot. Le 8 juin, lors d’un colloque et devant la presse locale, il en suffoque : cette demande est « une atteinte à la liberté académique »  ! Dans le milieu de la recherche, les contestations se font auprès de revues elle-mêmes et sur la base d’études contradictoires. « Faire appel à la hiérarchie (…) n’est envisageable que dans le cas d’une fraude scientifique« , souligne une porte-parole de l’université de Lausanne interrogée par « Le Canard ».
Mais la controverse scientifique, pour l’industrie du tabac, c’est une longue tradition. Pendant des décennies, elle a payé des universitaires pour raconter n’importe quelles sornettes sur le tabac ou le tabagisme passif. Et ça marchait : en lançant des « recherches leurres », elle gagnait du temps sur chaque nouvelle loi anti-clopes (1). Le tabac chauffé est un nouveau coup de génie pour relancer la machine.Et, si Philip Morris attaque la première tête qui dépasse, quel prochain chercheur sera assez fada pour affronter ses 7 milliards de dollars de bénéfices annuels et ses armées d’avocats ?
Discours sans filtre 
L’enjeu est brûlant, forcément. Aux États-Unis, le fabricant de Malboro a déposé un dossier de « 2 millions de pages » après de la FDA, la Food and Drug Administration, pour décrocher l’autorisation de vendre son tabac chauffé. Et mieux noyer le poisson ? En France, pas besoin d’un tel feu vert. Les fabricants doivent seulement déposer un dossier de notification décrivant la composition de leurs produits. Philip Morris teste ainsi son joujou sur le marché parisien depuis le 2 mai. Les autorités sanitaires, elles , n’ont pas pipé mot.
Seul nuage à l’horizon : un groupe de travail sur « les produits du tabac et du vapotage » vient de se mettre en place au sein de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. « Nous sommes en train d’examiner les dossiers de notification et nous émettrons un avis cet automne« , indique un porte-parole au « Canard ».
Pendant ce temps, le lobby lui grille la politesse. Comme « Le Figaro » (17/7) l’a raconté, British American Tobacco a écrit, le 3 juillet, à une kyrielle de toubibs et d’associations pour leur vendre un discours sans filtre : le tabac chauffé est « un produit à nocivité réduite » qui offre « une alternative crédible et efficace au tabac« . Ces lobbys font merveille pour enfumer le débat…
(1) lire aussi l’ouvrage de l’historien américain Robert N. Proctor « Golden Holocaust, la conspiration des industriels du tabac », édition des Équateurs, 2014 – 698 p. – 25 €.
La cigarette est le produit le plus meurtrier que l’homme ait fabriqué au cours de son histoire. C’est aussi l’un des plus attractifs, grâce à plus d’un siècle de manipulations des chimistes de l’industrie du tabac pour créer une puissante addiction au tabac. Dans Golden Holocaust, Robert N Proctor s’appuie sur les volumineuses archives de l’industrie américaine, longtemps restées secrètes, pour expliquer comment la cigarette est devenue la drogue la plus utilisée de la planète, avec six billions d’unités vendues chaque année. Il brosse un portrait terrifiant des industriels du tabac qui conspirent pour nier les cancers provoqués par leur produit, tout en ralliant à leur cause des légions de scientifiques et de politiciens. Proctor relate des histoires inédites de fraude et de tromperie, mais il expose aussi les arguments les plus solides jamais présentés en faveur d’une solution simple mais ambitieuse : l’interdiction de fabriquer et de vendre des cigarettes.

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