Suisse – A bord d’une SeaBubble, voler sur le Léman

Le temps 23/08/2017 Olivier Dessibourg

Le premier prototype complet d’une embarcation inédite, à foils, appelée à révolutionner le trafic urbain des villes avec voies d’eau a été testé mercredi sur le lac. «Le Temps» a pu grimper à bord, pour une virée étonnante
«Eh, Monsieur, elle est super, votre bagnole flottante!» Debout sur sa planche de paddle au milieu du port de Genève, cet écolier écarquille les yeux, et manque de faire un plongeon. Quelques minutes plus tard, mue par beaucoup de curiosité, c’est la police du lac qui, feux bleus clignotant, aborde cette embarcation hors du commun, pour l’emmener à un contrôle au poste. Il faut dire que, mercredi matin, le premier prototype final de SeaBubble, dans lequel une équipe du Temps a pu embarquer, n’est pas passé inaperçu dans les eaux de la Rade. Une première navigation qui avait des objectifs autant médiatiques que techniques, de nombreux tests restant à mener.

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«La SeaBubble, explique son concepteur, Alain Thébault, est une embarcation à mi-chemin entre le bateau, la voiture, et l’avion.» Le bateau bien sûr, car son support est l’eau. La voiture parce que l’engin en a toutes les apparences, avec ses phares avant, ses cinq places, son pare-brise, sa carrosserie en fibre de verre bien carénée, l’espace prévu pour la plaque d’immatriculation et… son volant. Et l’avion, tant cette «bulle de mer» exploite une technologie désormais bien connue, mais qui reste révolutionnaire: les foils. Autrement dit, de petites «ailes» immergées et fixées en V sous la coque du navire. «Lorsque l’on atteint une certaine vitesse, les foils créent une portance qui fait s’élever l’engin à 50 cm au-dessus de l’eau, de la même manière que les ailes d’un avion le font s’envoler», explique le marin.
Vidéo
A bord du SeaBubble, le nouveau taxi volant Le Temps a testé le SeaBubble, un engin hybride qui vole sur l’eau et grâce auquel son concepteur, le navigateur Alain Thébault, espère révolutionner la mobilité urbaine.
Récemment, les voiliers de l’America’s Cup, eux aussi, volaient plus qu’ils ne flottaient, grâce à cette même technologie. En 2015, l’aventurier des mers a eu l’idée de l’appliquer à la navigation de plaisance et de transport. Et de s’allier alors à Anders Bringdal, véliplanchiste suédois aux multiples records, pour créer une start-up autour d’une vision futuriste: «Dans des villes encombrées par le trafic, mais qui possèdent des voies d’eau, des véhicules navals rapides, assez silencieux, créant peu de vagues, trouveraient rapidement leur place, d’autant plus s’ils sont propres et écologiques.» Leurs foils induisant une réduction du frottement dans l’eau d’environ 40%, les SeaBubbles peuvent fonctionner avec des moteurs électriques à hélices orientables, alimentés par des batteries.

A bord, l’expérience est étonnante. Un coup d’accélérateur et, à peine atteinte la vitesse de 6 nœuds (environ 11 km/h), l’embarcation se soulève doucement des flots calmes, générant une faible écume. «C’est impressionnant de se mettre à voler aussi rapidement à une vitesse aussi faible, s’enthousiasme Alec Tournier, secrétaire général de la Société nautique de Genève, embarqué pour ces premières traversées. En quelques années, la vitesse nécessaire pour décoller avec des foils est passée de 15 à 6 nœuds: c’est extraordinaire de voir l’évolution technologique dans ce domaine!» Peu après, Anders Bringdal réduit d’un coup la puissance, et l’engin recolle à l’eau, comme des skis sur de la neige très mouillée. Les virages, eux, nécessitent une bonne dose de maîtrise: «On s’incline à 20°», indique Alain Thébault, alors que l’embarcation vacille un peu.

La «bulle» au large du Jet d’eau.  Thierry Parel
«Nous sommes en train de tester cinq jeux de foils, explique-t-il. En fait, ce genre d’engin n’est pas fait pour naviguer si lentement; celui que nous testons le fera sur la Seine à Paris, où la vitesse est limitée à 10 nœuds.» Cinq prototypes similaires, construits sur les chantiers Décision SA à Ecublens, suivront dès cet automne. Anne Hidalgo, la maire de la capitale française, a en effet affiché tôt son intérêt pour le projet, rappelle le marin. «Aujourd’hui, les autorités de villes du monde entier nous contactent», se réjouit celui qui espère bientôt déployer ses activités dans 40 zones urbaines. La vitesse des SeaBubbles, elle, pourra être adaptée à la hausse, jusqu’à 30 nœuds (55,5 km/h): «L’enveloppe de l’engin sera la même, les moteurs seront plus puissants.»
Contacts avec Facebook, Google et Tesla
«Nous sommes en contact avec Facebook pour développer un BubbleBus de 32 places», poursuit-il. Par la mer, cela mettrait les bureaux de l’entreprise, situés dans la Silicon Valley, à moins d’une heure des docks de San Francisco, éloignés sinon de 90 minutes par la route.» Des contacts seraient noués avec Google «pour faire des SeaBubbles des engins entièrement autoguidés, ce qui permettrait de libérer la place du pilote – ce dernier n’est d’ailleurs pas inclus dans notre business plan, dit-il en riant. Comme avec Uber, il suffirait d’une application sur smartphone pour les appeler.»

Le marin précise même avoir refusé une offre de l’entreprise de taxis personnels. «Nos bulles se dockeraient alors à des ports flottants bien référencés, qui leur serviraient de base de recharge en électricité, une énergie qui serait elle-même produite par des turbines immergées sous ces ponts d’accostage et par des panneaux solaires.» Musique d’avenir. Mais qui envoûte déjà: les premiers soutiens financiers au projet ont été ceux d’Henri Seydoux, directeur de la société Parrot, spécialisée dans les drones et le téléguidage. «Je ne soutiens que rarement des projets de ce type-là, mais les SeaBubbles sont originales, respectueuses de l’environnement. Et une distribution à la «Uber» semble être possible», expliquait-il au Temps en 2016.
Les docks, sur lesquels viendraient accoster et se recharger les «bulles de mer»
Aujourd’hui, les SeaBubbles ont une autonomie de 3,5 heures. «Nous utilisons des batteries au lithium disponibles sur le marché, qui représentent 30% du coût et du poids total de la bulle, explique Alain Thébault. Mais nous allons les développer. Nous sommes en contact avec la société Tesla, dont le patron, Elon Musk, adore l’Hydroptère.» «En octobre, les modèles dernier cri que nous allons implémenter permettront déjà de doubler l’autonomie», précise Anders Bringdal.
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A propos de coûts, quel est le prix d’une SeaBubble? «Entre celui d’une Renault Zoe et celui d’une Tesla», répond Alain Thébault. Soit entre 20 000 et 40 000 francs. Aucun modèle n’a pour l’heure été vendu. Mais pour vivre, la start-up a déjà recueilli 14 millions d’euros, notamment auprès de l’assureur français MAIF. «Nous sommes sur le point de conclure une deuxième levée de fonds, de 100 millions cette fois», indique le marin. Il s’agirait de deux grands groupes de luxe français. Quant à la fabrication en série des SeaBubbles, «elle sera externalisée sur plusieurs continents, sous le contrôle de Décisions SA», indiquait en mai 2017 au Temps Grégoire Metz, directeur de l’entreprise de fabrication de navires. «Cela dit, après de forts soutiens trouvés en France, aux Etats-Unis, et en Grande-Bretagne, nous cherchons maintenant un investisseur suisse», glisse Alain Thébault. Qui verrait bien Nestlé être intéressé, pour une éventuelle liaison lacustre entre Vevey et Lausanne.
La police lacustre genevoise, elle, a été visiblement conquise. Après une demi-heure d’interrogatoire, elle a laissé ces entrepreneurs de la mobilité aquatique reprendre leurs essais sur le Léman.
Cette embarcation inédite pourrait être appelée à révolutionner le trafic urbain des villes avec voies d’eau.  Thierry Parel
À propos de l’auteur : Olivier Dessibourg @odessib
Journaliste scientifique. Physicien et enseignant de formation, lauréat de prix de journalisme scientifique, président de l’Association suisse du journalisme scientifique (www.science-journalism.ch) et délégué suisse à la Fédération mondiale des journalistes scientifiques.

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