Pour une philosophie de la Nature

Plantes et Santé – septembre 2017 – Emanuele Cocia –
Ce que, de manière plus ou moins arbitraire, nous appelons philosophie est né et se comprenait, à l’origine, comme une interrogation sur la nature du monde, comme un discours sur la physique ou sur le cosmos. Le choix n’avait rien d’un hasard : faire de la nature et du cosmos les objets privilégiés de la pensée signifiait affirmer implicitement que la pensée ne devient philosophie qu’en se confrontant à ces objets. C’est face au monde et à la nature que l’humain peut vraiment penser.
Depuis plusieurs siècles, sauf à de rares exceptions, la philosophie ne contemple plus la nature : le droit de s’occuper et de parler du monde des choses et des vivants non humains revient principalement et exclusivement à d’autres disciplines. Plantes, animaux, phénomènes atmosphériques communs ou extraordinaires, les éléments et leurs combinaisons, les constellations, les planètes et les étoiles ont été définitivement expulsés du catalogue imaginaire de ses objets d’étude privilégiés.  
Il est désormais tout à fait naturel, pour quelqu’un qui se prétend philosophe, de connaître les plus insignifiants évènements du passé de sa nation alors qu’il ignore les noms, la vie ou l’histoire des espèces animales et végétales dont il se nourrit quotidiennement. Mais, outre cet analphabétisme de retour, le refus de reconnaître toute dignité philosophique à la nature et au cosmos produit un étrange sentiment d’insatisfaction : la philosophie cherche à tout prix  à être humaine et humaniste, à être incluse parmi les sciences humaines et sociales, à être ne science comme toutes les autres. 
Les conséquences vont plus loin. Ce sont principalement les sciences dites « naturelles » qui ont souffert de  ce bannissement. En réduisant la nature à tout ce qui est antérieur à l’esprit humain et qui ne participe aucunement à ses propriétés, ces disciplines se sont obligées à transformer la nature en un objet purement résiduel, oppositionnel, incapable à jamais d’occuper la place de sujet. Nature ne serait que l’espace vide et incohérent de tout ce qui précède l’émergence de l’esprit et suit le big bang, la nuit sans lumière et sans parole qui empêcherait tout miroitement et toute projection.
Or, on ne pourra jamais connaître le monde en tant que tel, sans passer par la médiation d’un vivant. Les plantes sont les vrais médiateurs : elles sont les premiers yeux qui se sont posés et ouverts sur le monde, elles sont le regard qui arrive à le percevoir dans toutes ses formes. le monde est avant tout ce qu les plantes ont su en faire.
Aussi, la tentative de refonder une cosmologie – la seule forme de philosophie qui puisse être considérée comme légitime – devra commencer par une exploration de la vie végétale…

Extraits de La Vie des plantes. une métaphysique du mélange, éd. Payot & Rivages, 2016 / 192 pages / 18 €
Nous en parlons à peine et leur nom nous échappe. La philosophie les a toujours négligées ; même la biologie les considère comme une simple décoration de l’arbre de la vie. Et pourtant, les plantes donnent vie à la Terre : elles fabriquent l’atmosphère qui nous enveloppe, elles sont à l’origine du souffle qui nous anime. Les végétaux incarnent le lien le plus étroit et élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. Sous le soleil et les nuages, en se mêlant à l’eau et au vent, leur existence est une interminable contemplation cosmique. Ce livre part de leur point de vue – celui des feuilles, des racines et des fleurs – pour comprendre le monde non plus comme une simple collection d’objets, ou un espace universel contenant toute chose, mais bien comme l’atmosphère générale, le climat, un lieu de véritable mélange métaphysique.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Nature, réflexion, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.