Déradicaliser les robots

Charlie Hebdo – 30/08/2017 – Gérard Biard –
Bien sûr, la bombe effraie toujours. Début aout, l’éventualité de voir Donald Trump appuyer sur le bouton rouge pour impressionner Kil-Jong-un a fait passer dans le dos du monde civilisé un délicieux frisson glacé à l’arrière-goût de madeleine de Proust. L’apocalypse nucléaire conserve une bonne longueur d’avance dans le palmarès sans cesse renouvelé des cauchemars collectifs modernes. Mais, dans la famille militaro-industrielle, l’arme atomique est talonnée depuis quelque temps par son petit cousin le « robot tueur », l’affreux soldat cybernétique à gueule de Schwarzenegger susceptible d’éradiquer l’espèce humaine en deux coups de pisto laser.
En juin 2015, déjà, 1 000 chercheurs publiaient une lettre ouverte pour dénoncer les dangers de ces futurs combattants pleins de puces pas foutus de respecter les conventions de Genève. Le 21 août dernier, ces « lanceurs d’alerte » ont été rejoints dans leur quête pacifique par le milliardaire Elon Musk, P-DG de SpaceX et de Telsla, flanqué d’une centaine de patrons américains, européens, chinois, japonais, australiens, indiens, tous œuvrant dans le secteur de la robotique et de l’intelligence artificielle. eux ont carrément interpellé l’ONU pour demander l’arrêt immédiat et l’interdiction de toute recherche sur les « armes autonomes ». La perspective de bataillons constitués de Terminator capables de se déplacer et de décider seuls d’abattre un adversaire – ou de l’atomiser, ce qui permettra de coupler les angoisses – ouvre à leurs yeux « une boîte de Pandore [qu’il] sera difficile de refermer« , Ils prédisent « des conflits armés à une échelle plus grande que jamais et à des rythmes plus rapides que l’homme ne peut le comprendre« , des armes « de terreur […] que les despotes et les terroristes utiliseront contre les populations innocentes, […] qui pourront être piratés pour agir de manière indésirable« . pas de doute ça fout la trouille. Mais c’est aussi assez cocasse.
Elon Musk ne craint pas la disparition des hommes mais de les voir «détrônés», par des machines, robots ou encore logiciels. Stringer ./REUTERS
Nous avons là une grosse brochette de milliardaires, d’industriels et de développeurs dont l’activité consiste à s’enrichir en imaginant et en créant des objets ou des services affranchis de tout contrôle, qui ne rêvent que de sociétés humaines dans lesquelles l’humain n’aura plus son mot à dire face à des algorithmes prenant tout en charge, qui fantasment sur l’avènement des machines, de systèmes et de substituts humains autonomes à 100 %, et qui s’alarment tout à coup de constater que leurs vœux sont en train de se réaliser… Il faudrait savoir. On ne peut pas à la fois prêcher que les « nouvelles technologies », l’intelligence artificielle, les algorithmes appliqués à toutes les activités – pensée comprise – sont l’avenir de l’humanité et s’inquiéter d’avoir été entendu. Surtout par les militaires, qui ont toujours une oreille qui traîne et n’hésitent jamais à se lancer dans d’exaltantes aventures.  
Elon Mosk, comme tous les néo-prophètes de la Silicon Valley, a bâti sa fortune et son pouvoir sur un principe qui s’est très vite imposé à nos sociétés : les technologies, baptisées « nouvelles », ne doivent pas être vues comme un outil, mais comme une fin en soi, à laquelle il n’y a , comme disait Thatcher, pas d’alternative. Et les activités qui en découlent ne doivent pas être freinées par aucune régulation extérieure? Depuis des années déjà, tous les « géants » de la Silicon Valley, sans exception, quel que soit leur domaine d’activité, œuvrent à s’affranchir des lois et à nous priver toujours plus de notre libre arbitre. D’ailleurs, le P-DG de Tesla dénonce aujourd’hui une intelligence artificielle incontrôlable dont il a toujours l’intention, aux dernières nouvelles, d’équiper ses futures bagnoles. Certes, une limousine n’est pas un char d’assaut, mais si le principe de l’autonomie totale est dangereux, il est dangereux pour tout. Elon Musk s’inquiète d’un monde qu’il a lui-même contribué, et qu’il contribue toujours, à édifier. C’est gentil à lui, mais c’est un peu faux-cul.
Relier le cerveau à des machines, le nouveau pari d’Elon Musk  (Le Figaro – 28/03/17)

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