Bruxelles envoie dans les choux les contrôles sur l’agriculture bio

Le Canard Enchaîné – 20/09/2017 – Jérôme Canard –
Les amateurs d’agriculture sans chimie n’ont jamais été aussi nombreux. Pourtant, l’Europe élargit les mailles du filet. Et tolère les pesticides, avec l’appui de la France.
En voilà une initiative judicieuse alors que le bio est en plein boum : alléger les contrôles sur la filière ! Au creux de l’été, l’info est passée quasiment inaperçue. Un nouveau règlement européen sur le bio prévoit de diviser par deux le nombre d’inspections dans les fermes. Une idée de génie, venue de Bruxelles, au moment où, en France, les ventes décollent. En 2016, elles ont fait un bond de 20 % pour atteindre 7 milliards d’euros.
Afin de repérer les tricheurs, neuf organismes rectificateurs sont aujourd’hui sur le pont. Ces gendarmes du bio épluchent les dossiers de candidature et renouvellent, ou non, les licences octroyées pour trois ans. Chaque année, une centaine de suspensions ou de retraits du précieux sésame sont ainsi décrétés.
Sauf que Bruxelles a décidé d’espacer le rythme des visites. Parions que, le 20 septembre, le ministre de l’Agriculture, en visite au salon Tech&Bio, dans la Drôme, s’est montré discret sur  cette fâcheuse décision, validée par Paris. Les exploitations qui n’auront pas fait parler d’elles trois années de suite ne verront plus passer le certificateur… que tous les deux ans ! Rassurant, quand on se souvient que les œufs bio n’ont pas été épargnés par le scandale du fipronil !
Label affaire
Décidément indulgent, le nouveau règlement néglige une curiosité du système qui rend perplexes les vrais amateurs d’agriculture durable : s’il reste possible de produire en même temps sur sa ferme du bio et du non bio, c’est à condition que les espèces animales ou végétales concernées soient « différentes et distinguables à l’œil nu« . Au risque, notamment, de provoquer la dissémination des pesticides d’une parcelle à l’autre. Et ce n’est pas forcément la DGCCRF, le gendarme français de la consommation qui va séparer le bon grain de l’ivraie. « Le Canard » a eu accès au chiffre des prélèvements réalisés par cette administration sur le bio : 230 par an pour 32 264 producteurs français !
En 2009, le label tricolore « AB » a déjà pris un coup dans l’aile. Sous prétexte d’harmoniser les règles, Bruxelles a imposé un label européen avec un cahier des charges allégé. L’acheteur d’un poulet portant l’estampille européenne n’imagine sûrement pas qu’il a été élevé dans un poulailler où les pauvres bêtes, soumises à une promiscuité invivable, sont souvent privées de bec pour ne pas s’étriper. Ou encore que, dans les écloseries pour poules pondeuses, les poussins mâles jugés inutiles sont broyés vivants. Et se doute-t-il que des pondeuses bio peuvent avoir dans leur gamelle jusqu’à 5 % d’aliments non bio et 0,9 % d’OGM ?
Mais il y a mieux : le label européen ne certifie pas l’absence de pesticides ! « La réglementation européenne impose au paysan une obligation de moyens, pas de résultats« , explique Cécile Guyou, déléguée générale de Bio Cohérence, un logo privé respectant les critères d’antan.
Pesticides comestibles
Autrement dit, une salade ou un melon accidentellement contaminés par des résidus de pesticides peuvent être vendus comme des produits « purs », à condition que les résidus chimiques qu’ils contiennent ne dépassent pas un certain seuil, considéré comme dangereux pour la santé. Au début de l’été 2017, la Belgique et l’Italie ont bien tenté d’imposer que tout produit bio « pesticidé » soit « décertifié », mais une majorité d’États membres – la France en tête – a enterré le projet !
Selon le rapport publié cette année par l’Efsa, le gendarme européen de nos assiettes, plus de 14 % des aliments bio contrôlés contiennent d’ailleurs des résidus d’insecticides, d’herbicides et de fongicides. Les produits « conventionnels », eux, flirtent avec 97 % d’échantillons chimiquement positifs. 
De là, comme la grande distribution, à faire payer le bio deux fois plus cher au consommateur …
Lire : Les prix du bio gonflés par les «marges exorbitantes» des distributeurs (UFC Que Choisir, Le Figaro / 30/08/2017 –
Voici un panorama des principaux labels bio pour les produits bio et les produits issus du commerce équitable en agriculture biologique (Natura Sciences -19 juin 2017 ) :

 

Quel est le montant des subventions versées chaque année en France à l’agriculture bio ? Difficile d’y voir clair : la tuyauterie financière des aides consacrées au secteur tient à la fois de l’usine à gaz et du casse-tête chinois. En principe, 160 millions – financés aux trois quarts par Bruxelles – devaient être attribués annuellement au secteur pour la période 2014-2020. Soit un total de 1 120 millions d’euros, dont la plus grande partie était destinée à aider les agriculteurs conventionnels à passer au bio.
Pourtant, à en croire la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), les crédits réellement orientés vers le secteur seraient inférieurs d’au moins 30 % au chiffre annoncé. Facile de vérifier : les documents établis par Bercy mélangent dans une même tambouille budgétaire les sommes destinées au bio et celles dévolues à la « politique agroenvironnementale » (entretien des bocages, maris, terrains de montagne et autre paysages sensibles…)
Sur la paille
Plus ennuyeux : en raison d’un incroyable blocage administratif, la plupart des exploitants ne peuvent même pas encaisser leur dû et doivent se contenter d’avances de trésorerie. Depuis 2015, les dossiers d’aide sont gelés par Bruxelles, qui attend l’achèvement d’un gigantesque travail de cartographie des exploitations. Car, pour subventionner les paysans, l’Europe exige de disposer de photos aériennes indiquant la surface des parcelles, des bosquets ou des haies. Si cette paralysie courtelinesque concerne toutes les exploitations, ce sont bien les « bio » qui se retrouvent aujourd’hui les plus pénalisés par les mécanismes abscons de la politique agricole commune.
Autre difficulté : les subventions transitent désormais par les conseils régionaux, qui peuvent en moduler une petite partie selon leur bon vouloir. Et ils se gardent bien de dire ce qu’ils font du pognon. Le mystère est si épais que le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, a décidé de réunir, fin septembre, les présidents de conseils généraux pour tenter de s’y retrouver dans ce champ de blé… (H. L.)

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Ecologie, Europe, Santé, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.