Suisse – Droit comme un buffle de Travers

Depuis vingt ans, Georges Stähli élève ces bovins dans le Val-de-Travers. Un animal importé d’Italie bien plus authentique et solide que les vaches
Le Temps aout 2017 Frédéric Koller

C’est à la sortie de Noiraigue en direction de Travers. Ou l’inverse. Cela dépend d’où l’on vient. Dans les champs qui longent la route, il y a ces points noirs dans un décor vert. Cela ressemble à des vaches, mais cela n’en a pas tout à fait l’allure. C’est plus rond, plus lourd, plus noir. Tout noir. Les cornes pointent vers l’arrière, drôle de défense. Quelques poils épars jaillissent de la peau lisse et épaisse qui miroite au soleil.

A ce stade du récit, un aveu: j’ai un faible pour les buffles (puisqu’il s’agit de buffles), animal fétiche de l’Asie des villages et des terres de moussons. Là-bas, on les voit labourant les rizières ou affalés dans la boue, parfois chevauchés par les enfants, souvent promenés en laisse par les vieillards, ou alors brossés par les femmes dans les rivières. C’est un animal de trait, de production et de compagnie.
Là, ils se tiennent bien droit, comme des ruminants d’ici, dans leur champ d’herbe grasse, disposant d’une mare pour se baigner. Georges Stähli et son frère Daniel élèvent près de 400 buffles dans le Val-de-Travers. «Aujourd’hui, cela tourne, on a atteint une vitesse de croisière, explique Georges. Même s’il y a toujours des améliorations à apporter à l’exploitation.»

«Trouver un truc»
Au départ, Georges et son frère élevaient des vaches, des veaux, des cochons, faisaient de la pomme de terre, du maïs, de la betterave. Au milieu des années 1990, la libéralisation déploie ses effets: les marchés sont plus concurrentiels, plus imprévisibles aussi. A cela s’ajoutent diverses crises, comme celle de la vache folle, qui provoquent une chute des prix de la viande.
Les deux frères se remettent alors en question. Il leur faut un marché de niche, innover, «trouver un truc qui ne se faisait pas». Mais quoi? Des cerfs? C’est un animal sauvage. Que disent les statistiques d’importation? 64% du lait de chèvre vient de l’étranger. Une piste? Leur terrain n’est pas adapté. Et la mozzarella? Tout vient d’Italie, ou presque. Le fromager du coin fait de la mozzarella de vache. La mozzarella de bufflonne, cela se vendrait mieux, confirme-t-il. Il y a là un potentiel de forte croissance.
Ne lui parlez plus de vaches
Nous sommes en 1997-1998. Après avoir élaboré leur business plan, les deux frères partent en Italie chercher un premier lot de 21 bufflonnes. «C’était chez une vieille dame qui nous assurait que ses bêtes n’étaient pas vaccinées mais que tout était en ordre pour le vétérinaire, raconte Georges. Vérification faite en Suisse grâce à des échantillons, douze avaient la rhinotrachéite infectieuse bovine (IBR). On en a donc retenu neuf qui, après une période de quarantaine, ont rejoint Travers.»
Ne parlez plus de vaches à Georges. Un animal qui a tellement été poussé à la production, sélectionné pour sa viande, son lait, que c’en est presque devenu un monstre. «Il y a des vaches en Belgique qui ne peuvent plus vêler à cause des doubles cuisses de leurs veaux. Les agriculteurs doivent apprendre à faire des césariennes…» Alors que le buffle, bien que domestiqué, reste plus naturel. «Un buffle est plus calme, plus curieux, plus fort. Sa force, même la Bible en parle», dit l’éleveur.
Avec un petit, il sait encore se défendre. Alors qu’une vache n’a plus de force, plus de caractère. Elle tombe tout le temps malade. «Quand j’avais des vaches, le vétérinaire passait deux fois par semaine. Avec mes buffles, si je le vois une fois par mois, cela suffit.» Plus résistant, l’animal demande moins de soins, se nourrit d’herbage, d’un peu de maïs. Mais pas de céréales. Car attention, son lait subtil, bien plus riche que celui de la vache, supporterait mal d’être surprotéiné.
«Garanti sans dioxine»
La viande de buffle, c’est un peu comme le bison: elle est plus rouge, moins persillée, pas idéale pour les grillades. Cela fait par contre d’excellents tartares, de bons steaks, et c’est pauvre en cholestérol. «Une équipe cycliste s’approvisionne en viande chez nous.» La production de mozzarella (jusqu’à 1500 boules par jour), la ricotta ou les tommes, transformées dans la fromagerie désormais familiale, se distribuent bien. «C’est local, c’est artisanal, c’est frais», dit Georges, qui ajoute: «Et c’est garanti sans dioxine.»
Alors heureux, Georges, du haut de ses 50 ans, avec ses buffles, bufflonnes et bufflons, ses 15 collaborateurs, son épouse berlinoise, ses deux jeunes enfants? De sa réussite, sans doute. Mais il est pessimiste sur l’avenir de l’agriculture en Europe, livrée au libéralisme et sous influence des lobbys agrochimiques. «Ici, nous ne sommes plus désirés», croit-il. S’il n’avait pas ses buffles, il irait en Russie! Mais ils sont bien là, ses buffles neuchâtelois, pépites noires dans leur écrin couleur absinthe.

En chiffres
25 à 30: en années, la longévité d’un buffle.
2,75: en francs, le prix du litre de lait de bufflonne en moyenne annuelle.
16 à 18: en litres, la production quotidienne de lait d’une bufflonne: c’est trois à quatre fois moins qu’une vache, mais deux fois plus riche en matière grasse.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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