Liliane de tous les pays, unissez-vous !

Charlie Hebdo – 27/09/2017 – L’édito de Riss –
Liliane Bettencourt s’est éteinte. Malgré ses milliards, la femme la plus riche du monde n’a pu emporter dans la tombe que sa peau, ses viscères et les 206 os qui l’ont tenue debout toute sa vie. La mort remet les compteurs à zéro pour tout le monde. Pendant qu’elle poussait son dernier soupir, les salariés défilaient dans les rues contre les ordonnances du gouvernement qui réforment le code du travail. Eux aussi finiront entre quatre planches comme Liliane Bettencourt, mais avant, il leur faut vivre et avec beaucoup moins qu’elle.
Contrairement à son père, qui innova dans les teintures pour cheveux, Liliane Bettencourt n’a rien inventé. Elle n’a pas non plus adhéré aux idées pétainistes de son papa. Elle a hérité de lui le moins mauvais et lui a laissé le pire. Elle fut une héritière qui n’a jamais rien fait de génial, ni rien non plus d’abominable.
Si Liliane Bettencourt n’avait pas eu un père inventeur et commerçant, elle aurait peut-être été salariée chez Moulinex, monteuse chez Simca, chef d’atelier chez Alsthom. Elle aurait connu deux ou trois plans sociaux, fait la queue à Pôle emploi, et aurait enchaîné les CDD. Après la huitième réforme du régime des retraites, elle aurait dû travailler six ans de plus pour toucher, quand même, pas loin de 950 euros par mois. Elle se serait mariée avec un collègue, gentil quand il est à jeun mais qui tape dur à chaque verre de trop. Elle aurait divorcé au bout de dix ans et obtenu la garde de ses enfants, y compris celui qui est un peu autiste. Elle les aurait élevés seule, mais avec courage et dignité. Elle se serait remariée avec un autre collègue, très gentil lui aussi, ps violent du tout, mais qui claque tout l’argent du ménage dans les jeux de hasard et le tiercé à Longchamp et qui saute sur tout ce qui bouge. Elle aurait divorcé, mais cette fois au bout de deux ans, car il ne faut pas la prendre pour une conne trop souvent. Elle aurait eu un cancer des ovaires, fort heureusement dépisté à temps et très bien soigné grâce au système encore performant malgré les plans d’austérité à répétition des hôpitaux. Elle se serait syndiquée parce que, quand même, il faut défendre ses acquis sociaux, mais en revanche, elle n’aurait jamais eu de promotion, comme par hasard. Tous les ans, elle serait partie en vacances dans le même camping, toujours à la même place (près des sanitaires), et aurait utilisé durant toutes ces années la même crème solaire adaptée à sa peau blanche et triste. Avec le comité d’entreprise, elle aurait fait quelques voyages en Espagne, au Maroc et même en Thaïlande, d’où elle aurait ramené des milliers de photos qu’à son retour elle aurait immédiatement transférées sur son ordinateur et son disque dur externe pour avoir une sauvegarde au cas où, puis ne les aurait plus jamais regardées. Elle se serait fâchée avec son fils aîné pour une histoire d’argent, mais il se seraient rabibochés après la condamnation de ce dernier à un an et demi de prison pour avoir tué une famille entière avec sa voiture et 4,2 grammes d’alcoll dans le sang, et après avoir bénéficié de l’aide juridictionnelle, qui, quoi qu’on en pense, est toujours la bienvenue. Après son troisième licenciement pour raisons économiques, elle serait devenue autoentrepreneuse en créant une société de livraison de potages de légumes bio à domicile. Mas au bout de trois ans, elle aurait jeté l’éponge et mis la clé sous la porte, comme 70 % des autoentrepreneurs. Elle serait repartie à la recherche d’un emploi et aurait trouvé un pote d’aide à domicile, amis à 80 kilomètres de chez elle. Au bout de quatre ans à essuyer les fesses molles et grises des petits vieux, elle aurait pris sa retraite dans son pavillon de 67,42 mètres carrés selon la loi Carrez, dont elle venait de finir de payer le crédit sur trente-cinq ans. Puis, un beau matin d’automne, après six années d’une retraite bien méritée, elle aurait été retrouvée morte dans sa buanderie, la tête dans la caisse du chat – qui n’avait pas mangé depuis cinq jours -, par ses voisins si serviables, qu’ils lui avaient acheté un ventilateur et des brumisateurs pour qu’elle se rafraîchisse le visage pendant les fortes chaleurs.
Ainsi aurait fini la vie de Liliane Bettencourt si son père n’avait pas révolutionné la teinture pour les cheveux. Ils sont plus nombreux qu’on ne le pense dans les manifs contre les lois sociales, tous ceux qui auraient pu devenir milliardaires en héritant de leurs parents, si ceux-ci avaient été malins et avaient déposé un brevet pour colorer nos cheveux et nous faire paraître plus jeunes, plus heureux.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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