Après la catalogne, l’Europe aux cent drapeaux ?

Charlie Hebdo -04/10/2017 – Jean-Yves Camus –
L’État-nation est-il dépassé ? Deux catégories de gens le pensent, pour des raisons diamétralement opposées.
Les fédéralistes européens veulent transférer les prérogatives nationales de pays de l’Union européenne à une Europe politiquement supranationale qui détiendrait tous les pouvoirs des actuels États. Les partisans de l’Europe des ethnies, celle que l’autonomiste breton Yann Fouéré appelait « l’Europe aux cent drapeaux« , sont favorables à ce que chaque « petite patrie« , surtout les régions habitées par des minorités sans État, acquière une pleine souveraineté.

L’indépendantisme catalan n’est qu’un symptôme d’un phénomène plus répandu qu’on ne le croit en Europe : celui du renouveau des identités dépourvues d’incarnation étatique. Si l’élargissement de l’Europe vers les Balkans rend possible notre passage de 28 à 30 (voire davantage) dans l’Union, l’élargissement par scissiparité n’est pas non plus inenvisageable : en Écosse, en Flandre, et même en Italie du Nord, certains en rêvent comme à Barcelone, et entraînent l’adhésion d’une part importante des électeurs.
Utopie romantique ?
Leur credo ? La légitimité d’une longue histoire en tant que peuple aux caractères spécifiques et qui a parfois été indépendant dans le passé. Leur argument ? La conscience collective d’appartenir à une entité culturelle propre, doublée de la certitude que leur région a un poids économique qui rend viable sa demande de séparation d’avec l’actuel État-nation. Est-ce ringard ? Non. Et d’ailleurs, nombre de ces autonomistes sont des gens de gauche, ils vivent dans la modernité, pas dans une grotte avec leurs sabots. Ils sont même tellement dans l’ère de la globalisation qu’ils voient leur identité linguistique et, somme toute, ethnique comme un rempart contre l’uniformisation du monde et la postmodernité. Reste à ne pas tomber dans le chauvinisme exclusiviste et la sacralisation d’un passé mythifié. Et à garder à l’esprit le peu de poids politique que pourrait avoir sur la scène mondiale un continent européen morcelé. Bref, l’Europe des peuples-États est une utopie romantique dans laquelle l’individu n’est plus un citoyen, mais un héritier dont il faut pouvoir établir l’arbre généalogique.

A l’inverse, les fédéralistes se sont éloignés des conceptions initiales du mouvement paneuropéen issu des idées transmises par Richard de Coudenhove-Kalergi au début des années 1920. Celui-ci, dont l’influence est injustement méconnue, voulait édifier des « États-Unis d’Europe », capables de rivaliser en puissance avec les États-Unis et l’URSS. Son idée était celle d’une Europe très fortement intégrée, il ne voulait pas mettre fin aux États-nations. Le fédéralisme né dans les années 1920-1930, et marqué par la volonté de construire une Europe unie pour éviter la répétition de la grande boucherie de 14-18, fut réactivé après 1945 pour de nouveau garantir une paix perpétuelle sur notre continent. 
Mais il a paradoxalement perdu de son allant dès que la Communauté économique européenne a été créée. Pas si paradoxal que cela, en fait : tout a marché comme si le projet politique européen cédait petit à petit le pas à l’économie et à la mise en place d’une Union européenne dont l’objet premier serait d’&établir un espace de déploiement du capitalisme ultralibéral. Et donc se souciant comme d’une guigne que les européens acquièrent une conscience collective, une identité commune.  Dès lors qu’il n’existe pas de projet politique de dépassement de l’État-nation par le haut, la tentation est forte de s’en dégager par le bas, c’est-à-dire par la priorité donnée à la « petite patrie ». C’est ce qui se passe à Barcelone et ailleurs. Ainsi, le débat de demain n’est-il pas celui entre souverainistes et proeuropéens, mais entre ceux qui veulent conserver l’État-nation en y prenant davantage en compte les libertés locales et les particularismes régionaux, les idolâtres d’une Europe sans frontières et ceux de la pureté ethnique.

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