Autoentrepreneurs : les joies de la servitude volontaire

Charlie Hebdo – 04/10/2017 – Jacques Littauer –
Se mettre enfin à son compte, ne plus avoir à supporter un patron grincheux, maîtriser son emploi du temps, privilégier sa vie de famille… Les raisons de se mettre à son compte sont légion. Mais les chiffres sont là : la plupart du temps, l’autoentrepreneuriat n’est que l’autre nom du chômage déguisé et de la misère.

C’est tout de même ennuyeux cette histoire de chômage. Même notre brillant gouvernement n’y échappe pas. Juillet ? Plus 35 000 chômeurs de catégorie A, les vrais de vrais, ceux qui ne travaillent pas une seule heure dans le mois. Août ? Rebelote : plus 22 000. Toutes catégories de chômeurs confondues, on en est à 5 600 000 chômeurs, en hausse de 10 000 depuis l’élection de saint Emmanuel. Amusant, après tous ces titres sur le retour de la croissance et les déficits qui baissent tout seul. 
Il y a pourtant une solution, sans doute trop simple, énoncée en 1978 par un homme qualifié en son temps de « meilleur économiste de France », j’ai nommé Raymond barre : que les chômeurs créent leur entreprise, bon Dieu ! Cela mettra fin à l’assistanat et créera de l’activité. Plus près de nous, un autre grand économiste, Nicolas Sarkozy, déclarait en 2009, lors de la création du statut d’autoentrepreneur : « Le succès de l’autoentrepreneur est en passe de devenir un phénomène de société. Je souhaite que l’on fasse de vos histoires personnelles des exemples dans les écoles, les cités, à la télévision. »
Il s’agissait pour lui de légaliser le travail au noir et d’encourager les activités à temps partiel en diminuant les charges sociales. Ainsi la concurrence serait enfin loyale : « Que préfère-t-on ? Laisser les travailleurs indépendants qui paient leurs cotisations et leurs impôts face à la concurrence déloyale de ceux qui travaillent sans se déclarer et sans payer aucun impôt ? » Bon, en 2015, Nicolas Sarkozy, fidèle à son habitude, est complètement revenu sur ses premières déclarations, indiquant que ce statut d’autoentrepreneur était un « caillou dans sa chaussure » en raison précisément de la concurrence déloyale qu’il instaure entre l’autoentrepreneur « qui n’a pas d’obligations » et l’artisan qui est, dans notre beau système social, accablé de charges et de contraintes.
Mais le plus beau est que ce statut d’autoentrepreneur est un échec économique de première grandeur. Ainsi que vient de le révéler l’Insee (Insee première n° 1666), parmi les autoentrepreneurs immatriculés en 2010, seuls… un quart sont encore actifs cinq ans après. Un quart mes amis ! C’est beaucoup moins que pour les entrepreneurs individuels classiques, où ce taux atteint tout de même 50 %. Pire encore : parmi ceux qui sont toujours debout, la pauvreté règne. En effet, le chiffre d’affaires annuel moyen n’est que de 10 200 euros, bien loin du smic (et encore faut-il déduire les coûts liés à l’activité). Ou, pour le dire autrement, seuls 3 % des autoentrepreneurs ont des recettes supérieures à 32 000 euros par an – contre plus de la moitié pour les entrepreneurs individuels classiques. 
Alors certes, on rétorquera que l’autoentrepreneuriat n’est qu’une activité de complément pour beaucoup de personnes, qui ont un autre boulot à côté. Mais même parmi ceux dont c’est la principale source de revenus, seuls un tiers encaissent plus de 15 000 euros par an. On peut donc dire que l’autoentrepreneuriat est un four, une illusion, une escroquerie, un traitement statistique du chômage, tout ce qu’on voudra, sauf une réussite.
Les 600 000 autoentrepreneurs qui ont une activité économique sont en réalité une nouvelle forme du prolétariat, qui ont le bon goût de s’auto-exploiter, de ne jamais se syndiquer – contre quel patron ? -, de ne jamais demander de hausse de salaires… On peut même recourir à eux pour les mettre en concurrence avec de vrais salariés, comme le font ces entreprises qui rappellent leurs jeunes retraités soudainement devenus « autoentrepreneurs » pour les payer à la tâche plutôt que de se fatiguer à embaucher un jeune, même en CDD. L’autoentreprenariat, comme les start-up, fait partie de ce mythe du « petit » qui s’en sort tout seul, alors que le monde économique est de plus en plus dominé par des mastodontes, comme les fusions de Siemens-Alstom ou Bayer-Monsaton l’ont encore prouvé. Alors, vaut-il mieux être libre et pauvre que salarié et dépendant de son patron ? Vous avez cinq ans pour y répondre.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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