Marre des faits divers

Charlie Hebdo – 11/10/2017 – Guillaume Erner –
Fut un temps où les faits divers n’avaient pas droit de cité dans les journaux dits sérieux. Ce temps est hélas révolu.

Il y a eu le petit Grégory. Il y a maintenant la petite Maëlys. Dans l’intervalle, d’autre faits divers, comme l’affaire Dupont de Ligonnès. Et à chaque fois la même effervescence médiatique autour de « rien ». Oui, vous avez bien lu : « rien »? Parce que, en réalité, ces faits n’existent pas; ils ne décrivent rien de la société dans laquelle nous vivons. Loin d’être représentatifs de quoi que ce soit de social ou de culturel, ils se contentent de polluer le paysage médiatique avec des histoires gothiques composées de sang, de sexe et de larmes. Tout ce que l’on aime, mais tout ce qui nous détourne des vrais enjeux. Car ces faits divers sont des catastrophes pour deux catégories de la population. Pour les victimes et leur famille, bien sûr, dont le désarroi est souvent exploité par BFM et autres chaînes d’information continue. Mais aussi et surtout pour le este de l’humanité, dont le temps de cerveau disponible est diminué par la quête de l’assassin et la reconstitution du crime.
« On sait plus dans quel monde on vit… ». Depuis que le hasard a fait que deux neurones se connectent dans le cerveau d’un grand singe, c’est la phrase que l’humanité a prononcé le plus grand nombre de fois. Dès que l’homme a pu parler, ça a été pour s’effarer mais aussi pour se délecter de la violence, de la bêtise, de l’absurdité de la société à laquelle il participe. Le plus vieux métier du monde, ce n’est pas celui de prostituée comme on le croit souvent, mais celui de conteur de faits-divers.
Il faut tordre le cou à une idée simple et fausse : les faits divers nous renseigneraient sur la société. Évidemment, à un certain degré de généralité, la lecture de la totalité des articles consacrés à l’affaire du petit Grégory peut nous renseigner sur les excédents de la la politique agricole commune. Il est également possible d’en déduire deux ou trois conclusions sur la propreté de l’eau de la Vologne. Pardon, je retire cette dernière phrase particulièrement choquante. Mais pour le reste, est-on vraiment obligé de se fader ces quantités astronomiques de reportages, thèses et contre-thèses pour s’informer sur l’état des campagnes françaises ?  pour répondre oui, il faut être sacrément gonflé.
Moi aussi, j’adore les histoires, celles que l’on invente et celles que l’on me raconte. Et c’est pour cela que le récit des faits divers fonctionne. En anglais, on parle de leur stickiness, elles « collent à l’esprit ». Pas la peine de convoquer de longues expériences de psychologie sociale pour comprendre pourquoi l’histoire d’une petite fille disparue lors d’un mariage aimante plus le public qu’une série d’enquêtes sur la réalité de l’enfance française. Le voilà, le vrai problème : de la même façon que la fausse monnaie chasse la bonne, la fausse information se substitue à la bonne. Faute d’informer sur la société, on se réfugie derrière ces faits divers qui renseignent précisément sur ce que la société n’est pas, puisque ce sont par nature des anomalies statistiques. Qu’est-ce qui prime pour comprendre la société ? Le budget alloué au secteur éducatif ou le meurtre par strangulation ? Dommage pour nous, le second est plus facilement popularisable que le premier.
Les faits divers sont des faits de contre-société. Non seulement ils ne décrivent qu’eux-mêmes, mais ils délivrent une vision aberrante de la France d’aujourd’hui. un monde sans foi ni loi, où seul le pire est certain : dans cet univers-là, les enfants ne rentrent pas de l’école, les couteaux servent à découper le conjoint. 
Dans son dernier ouvrage particulièrement convainquant, le psychologue Steven Pinker explique comment nos sociétés sont devenues moins violentes qu’auparavant. C’est ainsi que le taux d’homicides, en France, a été divisé par deux en l’espace d’un siècle : il y a aujourd’hui une mort violente pour 100 000 habitants, quand il y en avait deux en 1900, et l’évolution est encore plus spectaculaire pour les sociétés italienne et allemande, où il y avait respectivement quatre et trois homicides pour 100 000 habitants. Tout se passe comme si le taux d’un homicide pour 100 000 habitants était un minimum infranchissable.
L’évolution est sensible sur un siècle, elle est spectaculaire sur 75 000 ans. Autant le dire, Homo sapiens était un criminel : il y a quelques millénaires, le meurtre n’était pas une anomalie, mais bien le mode normal de vie, ou plutôt de mort.Alors, c’est bien gentil de faire peur aux enfants et à leurs parents en se repaissant des rares meurtres sordides qui perdurent aujourd’hui. Mais cette catégorie d’actualité nous renseigne plus sur l’état de nos peurs que sur celui de notre société.

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