Le cynisme publicitaire

La Décroissance – octobre 2017 – Jean-Luc Coudray
Stéphane Xiberras, directeur de la création et président de l’agence de publicité française BETC ( au service notamment d’Air France, Evian, , Canal Plus, McDo…), se plaint du manque de concentration du public (dans une interview parue sur le site Stratégies, voir ci-dessous *). Le citoyen étant surchargé d’informations, « personne n’en a plus à cirer de la publicité« , selon cet éminent créateur.
Ce publicitaire fait les frais de la crétinisation du peuple dont il est lui-même l’un des agents. Il l’avoue entre les lignes : « la différence, c’est qu’avant, on faisait appel à de bons réalisateurs, de bons photographes, des Jean-Paul Goude, qui prenaient des idées minables et qui fabriquaient de belles images. » Il reconnaît ainsi comment on abrutit les esprits : en valorisant des « idées minables » par de « belles images« . Il confirme : « C’est la transformation derrière l’idée qui fait d’un navet sur l’espace un Star Wars. » La solution selon lui ? couper les portables, revenir aux discussions de fond, à l’esprit d’analyse. Mais, au fait, pourquoi ? pour retrouver la concentration nécessaire à se faire embrouiller par les belles images. De la même manière, ce directeur publicitaire vante les vertus de la déconnexion. Ils souhaiterait que les créatifs de son agence travaillent sans accès à Internet afin de les contraindre à discuter entre eux de manière plus approfondie. Ce qui risque d’éveiller chez eux un esprit critique qui jettera la publicité aux orties…
Par la déconnexion, ce grand esprit voudrait sans doute également libérer les instants de cerveau disponibles, car la surcharge d’informations concurrence le matraquage publicitaire. Il devrait cependant prendre garde aux livres, ces dangereux concurrents de la réclame, ou aux discussions entre amis, ces rivales de la pub. Il devrait aussi craindre les idées intelligentes, peut-être plus compétitives dans la séduction des esprits que les « idées minables » auxquelles il semble si bien tenir.
Se concentrer sur les marchandises
Cet exemple illustre une parfaite contradiction. Le publicitaire qui décervelle les gens se plaint ensuite de leur inattention. Notre société fonctionne sur le « oui, mais ». Oui, nous ravalons les façades pour faire une belle ville, mais nous la salissons de publicités lumineuses. oui, la technologie nous propose des téléviseurs à écrans géants de haute qualité, mais l’image est lissée, les programmes sont débilitants, la publicité saucissonne les films. Oui, l’industrie nous vend des ampoules, mais elles sont programmées pour nous péter entre les doigts. Oui, nous défendons le droit de vote, mais les candidats tiennent le plus souvent un discours unique. Oui, on interdit l’alcool au volant, mais les stations services vendent des spiritueux. Oui, on installe des radars sur la route, mais on fabrique des voitures qui roulent à 200 km/h. Oui, on dépollue, mais c’est pour mieux détruire ailleurs. Oui, on consomme moins d’essence, mais c’est pour rouler plus. Etc.

La contradiction révèle le clivage qui dévoile la pathologie mentale. Par l’éducation à la satisfaction immédiate, notre société publicitaire et productiviste maintient les citoyens au stade pervers du développement de l’individu. Aujourd’hui, un nombre croissant de consciences ignorent le champ symbolique, c’est-à-dire les valeurs, l’idéal, les lois, les limites. L’aptitude à se concentrer n’est interprétée que dans un intérêt marchand. C’est l’attitude dite « décomplexée ».
Le terme de libéral livre ainsi son véritable sens : tout est permis. Mais si la jouissance fait loi, elle ne fait pas l’unité du psychisme. Nous sommes dirigés par des jouisseurs morcelés qui imposent au monde leurs contradictions.
Stéphane Xiberras devrait couper son portable et revenir à une discussion de fond avec lui-même.
* Lire  Stéphane Xiberras: «Personne n’en a plus rien à cirer de la publicité» Stratégies 12/06/2017)
Extrait : Stéphane Xiberras : Nous croulons  sous le trop-plein d’informationset je ne pense pas qu’on puisse les traiter. C’est très difficile de passer de Trump, à Macron, à Évian et à Ronaldo… Je ne sais pas comment les gens font pour rester sains d’esprit. J’ai lu une étude sur le bombardement d’informations qui analysait le nombre d’éléments relayés en fonction de la taille d’une rédaction. Il se trouve que c’est une question de proportionnalité, pas une question de tri. Le traitement dans l’instantanéité, « à chaud », prime sur l’analyse. Il y a de manière générale une recherche de fidélisation d’audience. Que je sois youtubeur, blogueur, BFM, The Voice, un jeu vidéo… mon but est de fidéliser mon audience. À l’image d’une série TV, tout est fait pour rendre les consommateurs accros à un fil feuilletonné. Il n’y a que des gens qui cherchent à prendre une part de nos cerveaux pour nous fidéliser. Imaginez si dans la vraie vie, on se baladait dans la rue et qu’il n’y avait que des gens partout qui nous sollicitaient: «Regarde ce que j’ai, c’est super!» C’est le marché! On est sollicité toutes les deux secondes par des marchands qui ne veulent pas seulement vendre un tapis mais un abonnement de tapis. Comment continuer à faire attention aux choses importantes ???
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