Pourquoi les peuples préfèrent-ils voter pour les extrêmes ?

Charlie Hebdo – 15/11/2017 – Guillaume Erner – 
Pourquoi les extrêmes ? trois politistes américains fournissent des réponses. Plus les sociétés sont inégalitaires, plus elles détestent le centre.
Vous la connaissez, l’internationale des extrêmes. Celle-ci a quelques icônes, notamment un Donald Trump en majesté. Il n’y a pas que Dieu qui vomit les tièdes en ce moment. Tout ce qui est excessif semble pouvoir être élu. Du coup, le parti du too much réunit des gens aussi divers que le très droitiste Orban et le pas vraiment gauchiste Andrzej Duda, en Pologne. De l’autre côté de la bourgeoisie, au Royaume-Uni, l’évolution du Labour est très nette entre le rose très pâle de Tony Blair et le rouge vif de Jeremy Corbyn. Chez nous, la transition de Jacques Chirac à Laurent Wauquiez est particulièrement saisissante : c’est le même parti et, pourtant, ce n’est plus du tout le même positionnement politique. Alors bien sûr, les idées de Corbyn ou de Wauquiez sont très différentes – est-ce utile de le rappeler ? Hormis un point : chacun à leur manière, ils témoignent d’une radicalisation de leur parti. Ce constat fait, comment l’expliquer ? 
Deux ouvrages montrent bien la course vers les extrêmes. Le premier a plus d’un siècle, il s’intitule Le Capital et il est signé Karl Marx. A croire le vieux barbu, les classes votaient en fonction de leur intérêt de classe. Un livre récent prolonge cette démarche, il a pour titre Polarized America et est écrit par trois professeurs de science politique. Cet ouvrage développe une thèse qui peut convenir à nombre de démocraties occidentales : les clivages idéologiques s’exacerbent parce que les inégalités se renforcent.  C’est simple, mais dans le cas américain, efficace. Cela se vérifie, par exemple, en Pennsylvanie. Entre 1991 et 1994, trois élections locale sont eu lieu dans cet État, lesquelles ont plébiscité successivement l’un des sénateurs les plus à gauche des États-Unis et l’un des républicains les plus conservateurs. Moult chiffres et graphiques vont également dans ce sens. pourquoi ? Parce que le clivage radical sur le plan politique en recouvre un autre sur le plan économique.
Dans un pays où les inégalités sont modérées, la classe moyenne fait l’élection. C’est elle qui fixe l’agenda politique, sa vision du monde et ses intérêts économiques. Dans un pays clivé, au contraire, les plus pauvres et les très riches ont des intérêts absolument irréconciliables. C’est ainsi qu’Obama a mis en place une couverture maladie universelle. Une mesure destinée aux moins aisés, perçue par l’autre bout de la pyramide sociale comme terriblement nuisible.  En conséquence de quoi, Donald Trump s’est fait élire sur la promesse d’en finir avec ce machin qui profitait aux salauds de pauvres. Le cancer de l’assistanat, ça ne vous rappelle rien ? Mais ce n’est pas tout. Il a aussi décidé de mettre en place une grande réforme fiscale pour permettre aux riches de payer moins d’impôts. Et ça ne vous rappelle toujours rien ?  C’est en France ou au Groenland ? 
Ce face-à-face entre riches et pauvres durera tant que la classe moyenne ne prendra pas corps comme classe dotée d’intérêts communs. Plus la société ressemblera à un sablier – beaucoup de riches, autant de pauvres et pas grand monde au milieu -, plus le vote pour des programmes radicaux prendra du poids. Cette préférence pour les extrêmes s’accompagne d’une mutation de nos démocraties, qui elle-même accompagne l’usure très rapide des gouvernants. Globalement, les séquences politiques se ressemblent : un candidat est élu avec plus de 50 % des voix, peu de temps après, sa cote de popularité est en lambeaux, et il finit son mandat avec des soutiens groupusculaires. Pourquoi ? Parce qu’il ne parvient à satisfaire personne. Il est élu sur la promesse de détricoter ce que son prédécesseur a vainement tenté de tricoter, et les déceptions succèdent aux déceptions. Mais dans un tel contexte, les minorités actives jouent un rôle essentiel : dans de nombreuses élections, la démocratie est devenue le régime du tiers. Le tiers de l’électorat suffit pour être élu, un nombre légèrement inférieur de citoyens votent pour l’opposition, et le dernier tiers s’abstient. C’est ainsi que Trump a été élu en 2016, d’un cheveu (jaune). Et c’est probablement ce que Laurent Wauquiez rêve de réussir, en 2022.

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