Japon : Ombres sur le pluralisme

Le contrôle des deux chambres par le parti du premier ministre Shinzo Abe et son allié centriste permet au gouvernement de faire passer en force ses projets de loi, analyse le correspondant du « Monde » à Tokyo Philippe Pons.
Le Monde | 27.11.2017  |
« Les réponses évasives de M. Abe au cours des premières séances de la session parlementaire, ouverte le 20 novembre, témoignent du peu de cas qu’il fait d’une opposition plus éclatée que jamais. »

(Photo : Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, à la chambre basse du Parlement à Tokyo le 20 novembre). Shizuo Kambayashi / AP
Analyse. La récente visite de Donald Trump au Japon a consacré l’« entente parfaite » de ce dernier avec le premier ministre Shinzo Abe, le dirigeant étranger le plus proche du président américain. A en croire des sondages, les Japonais sont cependant sceptiques sur les effets de cette convergence de vue. Près de la moitié des personnes interrogées par le Japan Times estime, par exemple, que la relation « fusionnelle » entre M. Abe et M. Trump n’est pas une bonne chose pour le Japon. Selon le quotidien Asahi, 51 % des Japonais ne souhaitent pas que M. Abe conserve le pouvoir tandis que 31 % sont d’un avis contraire. Pourtant, le parti du premier ministre, libéral démocrate (PLD), a remporté une victoire écrasante aux élections du 22 octobre.
La moitié de l’électorat, en particulier jeune, ne vote pas, non par indifférence mais parce qu’aucun parti ne répond à ses attentes
Cette divergence entre ce qu’indiquent les sondages sur les attentes des Japonais et les résultats électoraux dénote une dissociation croissante entre la société et les élus. La stabilité politique dont fait preuve le Japon voile des phénomènes qui entament subrepticement le fonctionnement de la démocratie. A commencer par l’incapacité de la classe politique à se renouveler : l’échec cuisant du Parti démocrate – au pouvoir de 2009 à 2012 – semble avoir donné l’impression à beaucoup que le PLD est le parti « naturel » de gouvernement.
Ce qui conduit une partie des électeurs à se détourner des urnes : la moitié de l’électorat, en particulier jeune, ne vote pas, non par indifférence mais parce qu’aucun parti ne répond à ses attentes. Ce fossé entre les électeurs et les élus est l’un des facteurs qui ont ouvert la voie au populisme aux Etats-Unis et en Europe. Pas au Japon : l’Archipel est encore peu atteint par deux des caractéristiques du phénomène populiste : le rejet des élites et la stigmatisation de l’immigration.
Montées de fièvre xénophobes…
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Une politique très restrictive – y compris en matière de droit d’asile – a contenu l’immigration à 2 % de la population. La majorité des étrangers résidents sont des Asiatiques. Si des montées de fièvre xénophobe, comme un « discours de haine » à l’égard des Coréens, existent, elles restent sporadiques, même si elles peuvent être stimulées au plus haut niveau. Ainsi, Taro Aso, le vice-premier ministre, a mis en garde contre le risque de l’arrivée de « réfugiés armés » de Corée du Nord en cas de crise dans la péninsule.
L’absence de diversité ethnique n’incite guère les Japonais à faire de l’étranger le bouc émissaire de leurs difficultés. L’immigration n’est pas un enjeu politique mais pourrait le devenir avec le vieillissement de la population et la dénatalité.
Les critiques à l’encontre des élites sont en outre limitées. Le monde politique est en grande partie constitué d’héritiers de dynasties, or les Japonais ne se sont jamais fait beaucoup d’illusion sur l’intégrité des puissants. Le populisme du Parti de l’espoir, que la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, a créé en fanfare à la veille des élections d’octobre, n’a guère convaincu. Des poussées populistes peuvent se manifester localement mais pas encore au niveau national.
Une relative cohésion sociale
En dépit de l’aggravation des inégalités, le Japon conserve une relative cohésion sociale, ce qui limite aussi l’aggravation des inégalités. Le sentiment de la majorité d’appartenir à une vaste classe moyenne, qui a prévalu jusque dans les années 1980, a volé en éclats sous le coup des crises financières et d’une longue stagnation. Elle a fait place à une anxiété diffuse liée à une plus grande insécurité de l’emploi. Mais la disparité entre riches et pauvres reste moins visible qu’aux Etats-Unis ou en Europe.
Les ombres pesant sur la démocratie japonaise proviennent moins d’un risque populiste que d’une tyrannie de la majorité qui entame le pluralisme. Le contrôle des deux chambres par le PLD et son allié centriste – le nouveau Komei – permet au gouvernement de faire passer en force ses projets de loi. Les réponses évasives de M. Abe au cours des premières séances de la session parlementaire, ouverte le 20 novembre, témoignent du peu de cas qu’il fait d’une opposition plus éclatée que jamais. Cette ignorance des voix discordantes, conjuguée aux pressions sur la presse, affaiblit les mécanismes de contrepoids et de contrôle du pouvoir.
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L’exécutif prend le pas sur le législatif et le poids du premier ministre, président du PLD, tend à étouffer les débats au sein de sa propre formation. Parti dominant depuis 1955, constitué de courants allant du centre gauche à la droite, le PLD a longtemps été l’arrière-cour où s’opéraient les arbitrages politiques. Cette démocratie interne s’est progressivement évanouie.
Coudées franches
Aujourd’hui, le bureau du premier ministre (Kantei) impose ses décisions au parti et exerce un ferme contrôle sur la haute administration. Celle-ci disposait auparavant d’une marge d’autonomie, garante de sa neutralité politique : désormais, résister aux directives du Kantei, qui supervise les nominations aux directions des ministères, c’est souvent jouer sa carrière.
  1. Abe sort vainqueur des élections du 22 octobre qui visaient à lui permettre de prolonger son mandat. Il a les coudées franches pour faire avancer ses projets, dont la révision de la Constitution. Il aurait néanmoins tort de penser que cette victoire équivaut à un vote de confiance. En votant pour le PLD, les électeurs ont privilégié la stabilité. Ils n’ont pas plébiscité M. Abe.
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Bien que la coalition gouvernementale détienne les deux tiers des voix dans les deux chambres, nécessaires à un amendement de la loi fondamentale, il semble difficile que M. Abe puisse imposer une révision de celle-ci sans risquer d’être démenti par le référendum qui doit entériner la décision des parlementaires. La dissociation de la société et de ses représentants pourrait alors jouer en défaveur du premier ministre.

A propos kozett

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