Les « élites obscurcissantes » vous saluent bien

Le Canard Enchaîné – 29/11/2017 – Jean-Luc Porquet –

Comment expliquer qu’il y ait désormais de très puissants et de très actifs producteurs d’ignorance ? Des entreprises, des gouvernements qui se donnent beaucoup de peine pour dissimuler les faits et enfumer le populo ? Philosophe et directeur scientifique de Science-Po Paris, Bruno Latour les appelle les « élites obscurcissantes » (1). Et pose l’hypothèse qu’on ne comprend rien à ce qui se joue actuellement sur la scène politique mondiale « si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation ».
Latour persiste et signe et signe : selon lui, les classes dirigeantes ont compris avant les autres que nous étions entrés dans un nouveau régime climatique et que, si elles voulaient survivre à leur aise, « il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la Terre avec le reste du monde ». Sinon, comment expliquer, par exemple, qu’au début des années 90 la compagnie Exxon Mobil, après avoir publié d’excellents articles scientifiques sur les dangers du changement climatique, ait pris sur elle d’investir massivement « à la fois dans l’extraction massive du pétrole et dans la campagne, tout aussi frénétique, pour soutenir l’inexistence de la menace » ?
Ayant compris qu’il leur serait impossible de partager ce monde (du moins, les quelques territoires qui en ce monde resteront vivables) avec les masses – et surtout, avec les masses « de couleur » chassées de chez elles – les « élites obscurcissantes » ont décidé de se débarrasser au plus vite du fardeau de la solidarité – d’où, partout, sous les coups de boutoir de la dérégulation, et l’explosion des inégalités. Donald Trup, dit Latour, a « beaucoup clarifié ces questions » en se retirant, le 1er juin dernier, de l’accord de Paris sur le climat. Ce retrait signifie, contre toute vraisemblance, que le réchauffement climatique n’existe pas. C’est comme si Trump déclarait : «  Nous les Américains, n’appartenons pas à la même Terre que vous. La vôtre peut être menacée, la nôtre ne le sera pas ».
Mensonge, bien sûr, cette idée que les Etats-Unis peuvent s’isoler dans une forteresse et ne plus laisser passer ni réfugiés ni cyclones. Mensonge qui permet le business as usual, l’extraction de gaz de schiste à gogo et le maintien suicidaire de cet Americain way of life (« le mode de vie des Américains n’est pas négociable ! ») que Bush père avait décrété, dès Rio 92… Comment se prétendre réaliste quand on l’est si peu ? « Comment appeler matérialistes des gens capables de glisser par inadvertance dans une planète à + 3,5° ou qui infligent à leurs concitoyens d’être les agents de la sixième extinction ? »
On ne cesse d’opposer économie et écologie, dit Latour. On nous somme de choisir entre l’homme et la nature… Et de rappeler que l’homme en fait partie, de la nature ! Et de trouver – génial » le slogan des zadistes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend »
Un directeur d’études à Sciences-Po qui ne prend pas les zadistes pour des rigolos, tiens, tiens…
(1)  « Où atterrir ? », La Découverte, 160 p, 12 €
Peut-on continuer à faire de la politique comme si de rien n’était, comme si tout n’était pas en train de s’effondrer autour de nous ? Dans ce court texte politique, Bruno Latour propose de nouveaux repères, matérialistes, enfin vraiment matérialistes, à tous ceux qui veulent échapper aux ruines de nos anciens modes de pensée.            Cet essai voudrait relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien –; et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
D’abord la  » dérégulation  » qui va donner au mot de  » globalisation  » un sens de plus en plus péjoratif ; ensuite, l’explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique.
L’hypothèse est qu’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. Tout se passe en effet comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. C’est ce qui expliquerait l’explosion des inégalités, l’étendue des dérégulations, la critique de la mondialisation, et, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national.
Pour contrer une telle politique, il va falloir atterrir quelque part. D’où l’importance de savoir comment s’orienter. Et donc dessiner quelque chose comme une carte des positions imposées par ce nouveau paysage au sein duquel se redéfinissent non seulement les affects de la vie publique mais aussi ses enjeux

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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