France Télévisions au régime sec

Charlie Hebdo – 04/12/2017 – Claude Ardid – 
« Je ne ferai jamais confiance à une présidente qui veut tuer l’investigation… » peste Luis (1), vieux routier du journalisme. Sa cible ? Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions : « Non seulement elle ne connaît rien à la façon dont travaillent les reporters, mais en prime, elle est très mal conseillée. »

Elise Lucet

Mercredi 29 novembre. Au 2ème étage de la société nationale, les petits groupes d' »Envoyé spécial » et de « Complément d’enquête » s’agrègent, tout en évoquant l’assemblée générale de mardi prochain. Une réunion capitale. Tous s’apprêtent à voter une motion de défiance contre la présidente. Une première pour la maison : « C’est logique, commente un ancien rédacteur en chef. Delphine Ernotte a commis une double erreur : annoncer la suppression de 27 équivalents temps plein au sein de « Complément d’enquête », d' »Envoyé spécial » et de « 13h15 le samedi »; ensuite, rétropédaler dès lendemain face à la SDJ (société des journalistes). Il n’était plus question de 27 disparitions de postes, mais de trois. Un moindre mal, mais le mal était fait. »
Les magazines ont donc sauvé leurs cases. Mais personne n’y croit. « C’est en juin 2018 que les coups vont pleuvoir, jure une figure historique de France 2. Le souffle de la révolte retombé, Ernotte aura beau jeu d’expliquer qu’il faut réaliser 50 millions d’euros d’économies. Et en plein cœur de l’été, plus personne ne pourra se défendre. »
De l’autre côté de la frontière audiovisuelle, les sociétés de production indépendantes font aussi grise mine.  « Autrefois, explique un patron de boîte de production, France 2, par exemple, finançait un reportage de 52 minutes à hauteur de 88 000 euros, soit environ 1 700 euros la minute. Avec l’apport financier du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), environ 30 000 euros, on passait juste, mais on y arrivait. Aujourd’hui, la donne a changé : non seulement les chaînes sont plus exigeantes avec nous en nous contraignant parfois à retourner certaines séquences sans rééquilibrage financier, mais en prime, le CNC est de plus en plus sélectif dans l’attribution des mannes financières… En règle générale, seuls les documentaires de création en bénéficient aujourd’hui. »
Désormais, produire un documentaire réussi, sans perdre de l’argent, c’est un peu le Graal. D’autant que tous les grands groupes industriels qui possèdent désormais la quasi-totalité des sociétés de production parisiennes sont très gourmands : « Quand j’ai commencé ma carrière, il y a vingt-cinq ans, dit un directeur de prod, ma société était très fière de bosser pour « Envoyé spécial ». on gagnait un peu d’argent, mais on s’en foutait. Aujourd’hui, ma boîte ayant été rachetée par un magnat de la finance, les actionnaires réclament des marges bénéficiaires allant de 20 à 30 % ! Vous imaginez les dégâts dans les rédactions… »

Ils sont colossaux. Chute brutale du nombre de jours de tournage et de montage pour les reporter : plus de CDI, mais des armées de stagiaires issus d’écoles de journalisme ou des contrats d’alternance ; des réalisateurs maison bourrés de talent à qui les directions demandent de travailler sur plusieurs docs à la fois pour amortir le coût des salaires…
Sans oublier la comparaison avec les chaînes de la TNT : W9, T, TMC…, pour ne citer qu’elles. Un seul chiffre pour résumer la situation. Quand France 2 et France 3 financent un 52 minutes à hauteur de 88 000 euros, les petits poucets de la TNT n’en donnent même pas la moitié : à peine 40 000 euros. Sans le CNC, bien sûr. Mission impossible ! C’est pour ça qu’on bouffe du reportage sur les flics ou les gendarmes à longueur de nuit sur ces chaînes : « De l’info low cost fabriquée par un jeune journaliste sous-payé, se lamente un ancien de France2. Aujourd’hui, hélas, le niveau de comparaison, de sont ces foutus pseudo-reportages. Dans les hautes sphères de l’audiovisuel public et des sociétés de prod, beaucoup se disent : « Si la TNT le fait, pourquoi pas nous ? »
(1) Le prénom a été modifié

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