Bitcoin comme son nom l’indique

Charlie Hebdo – 06/12/2017 – Guillaume Erner –
Si, vous aussi, vous cherchez quelque chose de cher et d’inutile à offrir, pourquoi ne pas craquer pour un bitcoin ? Pour le prix d’un mètre carré dans les beaux quartiers parisiens, vous aurez une cryptomonnaie qui pourrait bien, demain, ne plus rien valoir. 
D’abord, une précision: le bitcoin, ça n’est pas sale, et cependant, pendant longtemps, il fut sensé vous permettre d’acheter plein de sales choses. A l’origine, par exemple, le bitcoin était surtout destiné à acheter du shit, ou pire si affinités.
Reprenons du début. En 2008, cette monnaie fut créée par un certain Satoshi Nakamoto – probablement un pseudonyme. Son principe est parfaitement révolutionnaire. Elle n’est émise par aucun État, et les transactions bitcoin s’effectuent de manière complètement anonyme. S’il s’agit d’une monnaie ? Pas sûr. D’ordinaire, les monnaies sont émises par un ou des États. A cet égard, le bitcoin est plus proche des jetons de manège. Et pourtant, il est de plus en plus accepté : si votre boulanger ne vous l’échangera pas contre du pain, depuis 2014, il permet aux États-Unis, de financer une campagne électorale, dans la limite de 100 dollars.
Anonyme et mondial
L’histoire du bitcoin ressemble, au début, à un conte de fées pour geeks. Une initiative anarchiste destinée à montrer que l’on peut créer une monnaie en se passant à la fois d’État et de banque. Plus précisément même, une initiative libertarienne, du nom de ce courant de pensée américain qui considère que l’on peut tout privatiser, de l’atmosphère à la chaussée. Alors, pourquoi pas une monnaie privée ? Les économistes sérieux tordent la bouche : pour eux, le bitcoin n’est pas une monnaie, mais un « bien ». Et, de toute façon, la plupart n’en avaient jamais entendu parler… 

Tout le monde aurait pu vivre heureux en s’ignorant mutuellement; les tradeurs échangeurs de coke contre des dollars d’une côté, les anarcho-geeks fans troquant shit contre bitcoins de l’autre.Mais hélas, les bonnes idées se diffusent vite, et certaines banques ont commencé à s’intéresser à cette nouvelle devise, à spéculer sur elle. Goldman Sachs s’y est mis il y a un mois, avec des résultats pratiquement immédiats : le 1er janvier, le bitcoin valait 959 dollars, le 27 novembre, il cotait 9 747 dollars. En arithmétique, on appelle cela une multiplication par 10 ou presque; en économie, une bulle. 
Et c’est là où le bitcoin doit nous plonger dans des interrogations quasi métaphysiques. des spéculations sur tout ou rien, l’histoire de l’économie en regorge. Aux Pays-Bas, au XVIème siècle, le pays est devenu fou à cause de bulbes de tulipes échangés à prix d’or. Et puis les bulbes sont devenus bulles, leur cours est revenu à des niveaux raisonnables, ruinant au passage les crédules qui pensaient que les tulipes monteraient jusqu’au ciel. Mais certaines bulles n’éclatent jamais : ainsi celle qui semble affecter l’or aujourd’hui. Et surtout, aucune « monnaie », expérimentale, ou quasi-monnaie, n’avait jamais été créée. Il y a bien eu des expériences de monnaies locales, mais celles-ci sont demeurées… locales.
Pour l’instant, malgré les protestations des banques et des économistes officiels, rien ne prouve qu’en lui-même, le projet du bitcoin soit impossible. Bien sûr, la folie qui s’est emparée de son cours montre que cette devise n’échappe pas aux règles du capitalisme. mais était-ce son ambition ? La monnaie, à en croire le sociologue Georg Simmel, évolue avec la modernité. Exemple : après le franc, l’euro, signe que la souveraineté se modifie. Certes, comme le souligne l’économiste Jean Tirole, cette étrange devise ne profite à aucune autre collectivité qu’aux spéculateurs, aucune politique publique ne peut s’appuyer sur elle. Il a peut-être raison, mais depuis quand un objet économique a-t-il son cours indexé sur le bien commun ? Il faudrait l’interdire, entend-on. Bonne chance à ceux qui voudraient partir en guerre contre un système anonyme et mondial. Le bitcoin incarne peut-être la monnaie du futur pour le meilleur et pour le pire. Après tout, si l’argent corrompt, il est normal que cet argent absolu corrompe absolument.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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