Editoriaux : Les deux Corées / Emmanuel Macron / Angela Merkel

Des officiels nord et sud-coréens se sont parlé mardi dans le « village de l’armistice » de Panmunjeom. Un signe de détente fragile, mais qu’il ne faut pas bouder dans un moment de tension.
Le Monde | 09.01.2018
Editorial du « Monde ». Après des mois d’escalade de la tension, attisée par les provocations incessantes entre le président américain, Donald Trump, et son homologue nord-coréen, Kim Jong-un, une accalmie semble enfin se dessiner au-dessus de la péninsule coréenne.
Le 3 janvier, lors de sa traditionnelle adresse à la nation, M. Kim a certes réitéré ses menaces habituelles, précisant qu’il gardait à portée de main le « bouton atomique ». Mais il a tendu l’autre main à son frère ennemi sud-coréen en évoquant son souhait que son pays participe aux Jeux olympiques d’hiver qui débutent dans un mois en Corée du Sud. La réponse de Séoul a été immédiate : mardi 9 janvier, des officiels nord et sud-coréens se sont parlé dans le « village de l’armistice » de Panmunjeom, sur la zone démilitarisée qui, depuis 1953, divise le territoire au niveau du 38e parallèle.

/ AFP / KOREA POOL / –

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Cet apaisement doit tout, en réalité, à la volonté inébranlable d’un homme, le président progressiste élu par les citoyens sud-coréens en mai 2017, Moon Jae-in. Celui-ci veut garantir à tout prix la paix avec la Corée du Nord. Les Etats-Unis, leur allié japonais et la droite sud-coréenne craignent qu’il ne cède trop à son voisin pour obtenir en retour sa participation aux Jeux olympiques. Ils accusent la République populaire démocratique de Corée de vouloir diviser Washington et Séoul, comme si la navrante diplomatie de Donald Trump ne justifiait pas, à elle seule, de prendre quelque distance avec un protecteur américain aussi imprévisible.
Sans les Etats-Unis
C’est peu de dire que les Etats-Unis n’ont pas contribué à cette détente inattendue. Depuis des mois, Donald Trump n’a eu de cesse de jeter de l’huile sur le feu en se livrant, par l’intermédiaire de Twitter, à des joutes puériles avec la propagande nord-coréenne. Et l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, n’aura pas ménagé ses efforts pour torpiller cette reprise du dialogue intercoréen, précisant que Washington ne le prendrait pas au sérieux tant que ne serait pas sur la table la question de la dénucléarisation de la Corée du Nord. Un prérequis bien illusoire, puisque Kim Jong-un conçoit l’arme nucléaire comme une assurance-vie qui doit lui éviter de finir comme Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi.
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C’est donc sans les Etats-Unis, et presque contre eux, que les Coréens se parlent. Ils se sentent otages des grandes puissances, leur sécurité à la merci des intérêts de géants qui les considèrent comme des pions. Un refrain récurrent de leur histoire : aux mains de la Chine, du Japon, puis déchirés entre les deux blocs, soviétique et occidental, les Coréens redoutent que leur destin, une nouvelle fois, leur échappe.
C’est cette crainte qui a poussé M. Moon, dès son installation à la Maison Bleue, la présidence sud-coréenne, à militer pour des « Jeux de la paix » et à tendre la main à son voisin du Nord. Cette détermination a payé : à un mois des Jeux, le Nord a dit sa volonté d’y envoyer une délégation. Et, à la demande de Séoul, l’armée américaine a accepté de reporter les exercices militaires organisés avec le Sud, initialement prévus au moment des Jeux.
Cette accalmie est évidemment des plus fragiles. Pour l’heure, elle ne fait que suspendre temporairement la logique périlleuse qui alterne essais balistiques et nucléaires nord-coréens, incessantes menaces de rétorsion américaines et nouvelles sanctions onusiennes contre Pyongyang. Mais, dans un climat aussi électrique, on ne saurait bouder ce moment de détente.
 Le « parler vrai » d’Emmanuel  Macron à l’épreuve des autocrates
Le 5 janvier face à Recep Tayyip Erdogan, le chef de l’Etat a choisi, comme en mai 2017 face à Vladimir Poutine, d’adresser à voix haute certaines critiques à celui qu’il recevait en grande pompe.

 (Ludovic Marin, Pool via AP)

Le Monde |  Mis à jour le 07.01.2018
Editorial du « Monde ». Comment gérer les dictateurs ? Le nombre croissant d’autocrates sur la scène internationale pose un problème de plus en plus épineux aux dirigeants des pays démocratiques. Plusieurs attitudes sont possibles : il y a l’option gel des relations, pour ceux qui sont vraiment infréquentables. Il y a la rencontre discrète en se pinçant le nez, si possible en marge de grandes conférences internationales. Il y a la posture « realpolitik », qui assume un dialogue pas forcément glorieux, mais adouci par la signature d’énormes contrats réparateurs pour la balance commerciale.
Et puis il y a la méthode Macron. Elle consiste à recevoir avec tous les honneurs les autocrates de haut rang, ou à aller leur rendre visite en grande pompe, mais à se servir de la rituelle conférence de presse conjointe pour désamorcer, par quelques vérités assénées la tête haute, les critiques de ceux qui l’accusent de se compromettre. Dans son activisme diplomatique, le président français, dont on sait maintenant combien il aime parler, ne veut exclure personne : il souhaite rencontrer « tout le monde », y compris ceux avec lesquels le dialogue n’est pas forcément « cool », comme il le confiait au Point en septembre 2017 à propos de Recep Tayyip Erdogan. Mais il affirme aussi leur parler sans détour, et sans rougir.
Cette méthode a été inaugurée le 29 mai face à Vladimir Poutine, reçu dans le faste de Versailles pour s’entendre dire devant les journalistes que les médias officiels russes n’étaient que des organes d’influence et de propagande. Le président russe écouta stoïquement, le visage fermé : Versailles vaut bien une leçon.
Quels bénéfices ?
Emmanuel Macron a voulu rééditer l’exploit, vendredi 5 janvier, avec le président turc, dont la dérive autoritaire et répressive est dénoncée dans toute l’Europe. Il a souhaité, au cours « d’une discussion très franche », mettre fin à « l’hypocrisie » d’éternels pourparlers sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : « Il est clair que les évolutions récentes et les choix de la Turquie ne permettent aucune avancée du processus engagé », a dit M. Macron au côté de M. Erdogan. Franc aussi sur leurs « désaccords sur la vision des libertés individuelles », le président français a soumis au président turc une liste de personnes que la France, et notamment les ONG, considère comme injustement poursuivies en Turquie, et a rappelé que la liberté d’expression est « un bloc qui ne se divise ni ne se détricote ».
La question, bien sûr, est la contrepartie espérée. Sortir de ces rencontres la tête haute est une chose, en tirer les bénéfices attendus en est une autre. L’avenir dira si l’accueil de M. Poutine et de M. Erdogan permet d’avancer, notamment, sur le déblocage du dossier syrien.
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La méthode Macron semble, en outre, souffrir déjà des exceptions : recevant, le 24 octobre à l’Elysée, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, dont le pays abrite quelque 60 000 prisonniers politiques, le chef de l’Etat a refusé « de donner des leçons hors de tout contexte » – le contexte étant, en l’occurrence, la lutte commune contre le djihadisme.
Cette méthode sera à nouveau mise à l’épreuve cette semaine lorsque M. Macron rencontrera en Chine le plus puissant de tous les autocrates, le président Xi Jinping. Sur la réciprocité des ouvertures commerciales, sur les libertés individuelles et sur la protection des intérêts stratégiques européens, le président français aura, à Pékin, plus d’une occasion de tester son « parler vrai ».
Formation d’un gouvernement en Allemagne : dépêchez-vous, Mme Merkel
Les élections européennes de 2019 risquent de tourner au fiasco si les dirigeants allemands n’accélèrent pas à former un gouvernement.
LE MONDE | 08.01.2018
Editorial du « Monde » C’est presque une routine : au lendemain de la trêve des confiseurs, nos voisins allemands ont repris, dimanche 7 janvier, les négociations qui leur permettront peut-être, au printemps, de parvenir à former un gouvernement, à moins que ces pourparlers n’échouent. Il n’y aurait alors d’autre solution que de tenir de nouvelles élections ; aucun gouvernement ne serait plus à espérer avant le deuxième semestre 2018, car, très probablement, de nouvelles négociations s’imposeraient pour construire une autre coalition.
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C’est l’infortunée situation dans laquelle le scrutin législatif du 24 septembre 2017 a plongé la chancelière Angela Merkel. Sa formation, les chrétiens-démocrates de la CDU-CSU, en est sortie affaiblie avec seulement 33 % des voix, une contre-performance aggravée par la forte poussée du parti d’extrême droite AfD. Partenaire de la CDU dans la coalition sortante, le parti social-démocrate SPD a réalisé son pire score de l’après-guerre. Une première tentative de négociation en vue de former une coalition dite « Jamaïque », rassemblant la CDU-CSU, les libéraux du FDP et les Verts, a échoué en novembre. Mme Merkel s’est donc tournée vers le SPD, avec lequel elle mène jusqu’au 12 janvier des entretiens « exploratoires ». Si ces discussions se révèlent positives, d’autres négociations seront entamées le 22 janvier, au lendemain du congrès du SPD, pour élaborer le contrat de coalition.
Tout cela est d’une lenteur insupportable. On fera valoir, outre-Rhin, que les longues négociations de coalition sont une spécificité de la vie politique allemande, et que, même avec un gouvernement qui expédie les affaires courantes, l’Allemagne va très bien, merci. Une sorte de version germanique de Chi va piano, va sano, s’imposerait donc naturellement.
Dynamique européenne au point mort
Mais le temps n’est pas à la routine, ni même à se hâter lentement. L’Allemagne n’est plus seule, elle est le plus grand pays de l’Union européenne, par sa population et par sa puissance économique. Profondément arrimée à l’UE, elle joue un rôle essentiel dans la zone euro. L’infortunée situation qui a résulté des élections du 24 septembre n’affecte pas seulement la chancelière Merkel, mais l’Europe tout entière.
Elle affecte au premier chef la France, que nos amis allemands ont assez mise en garde au printemps 2017 contre une possible victoire de Marine Le Pen et des forces populistes aux élections de mai et juin. De tels choix, faisait valoir Berlin à juste titre, sonneraient le glas de la construction européenne. La victoire d’Emmanuel Macron, puis la vague parlementaire de La République en marche ont renversé la tendance, au grand soulagement de Berlin et de Bruxelles. M. Macron s’est mis au travail et a présenté, deux jours après le scrutin allemand, avec le discours de la Sorbonne le 26 septembre, ses propositions de refondation de l’Europe.
Depuis, le silence de Berlin est assourdissant. Angela Merkel est trop occupée pour répondre. La dynamique européenne créée par les élections françaises est au point mort. Ailleurs, les forces populistes ne désarment pas. Une autre échéance critique se profile, celle des élections législatives en Italie, le 4 mars. Les élections européennes de 2019 risquent de tourner au fiasco si l’Allemagne n’accélère pas. Si les dirigeants allemands sont capables de sortir de leur enfermement pour entendre un seul message, le voici : Beeilen Sie sich, Frau Merkel ! Dépêchez-vous, MmeMerkel !

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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