Où es-tu, Xavier Dupont de Ligonnès ?

Charlie Hebdo – 12/01/2018 – Iegor Gran –
L’autre jour, dans la queue au supermarché, je vois un type peu causant, yeux marron, cheveux bruns taillés court, visage rondouillard mais pas trop, front haut, menton roublard, sourire aux dents blanches, silhouette passe-partout. Aucun doute n’est permis, c’est Xavier Dupont de Ligonnès. Le temps que j’appelle la police, il s’est volatilisé. Plus tard, j’entre dans mon immeuble, et qui je vois dans l’ascenseur ? Toujours lui, Xavier Dupont de Ligonnès. Il n’a peur de rien, ce mec, je me dis. D’un autre côté, mon immeuble est sans doute le seul endroit de France que les gendarmes n’ont pas fouillé, alors c’est logique qu’il s’y cache. J’appelle les flics, j’expose mon affaire, je sens qu’ils ne me croient pas beaucoup – il y a eu tellement de fausses pistes.

Plus tard, comme je prends l’autobus, je remarque le chauffeur. Il fait tout pour éviter mon regard. Normal, c’est Xavier Dupont de Ligonnès. La preuve, quand je lui dis « Nantes » et « boulevard Robert-Schuman », il se trouble et fait semblant de n’avoir rien entendu. Je descends en catastrophe, j’entre dans le premier commissariat venu pour faire ma déposition, et là, derrière le pupitre, vêtu de l’uniforme des forces de l’ordre, que vois-je ? Toujours lui, qui me toise, narquois, l’air de dire « essaie de m’attraper maintenant ». Je comprends soudain la lenteur de l’enquête – il parvient à la saboter de l’intérieur.
Dépité, je sors du commissariat pour m’asseoir dans un café, où Xavier Dupont de Ligonnès prend ma commande, tandis que trois Xavier Dupont de Ligonnès (dont un en jupe et un autre en poussette) s’installent à la table à côté et bavardent comme si de rien n’était. Je ne peux que constater la perfection de ses déguisements. Le soir dans mon lit, comme je me touche un peu histoire de dormir serein, je sens Xavier Dupont de Ligonnès qui se raidit dans ma main, puis qui redevient flasque, soulagé qu’on ne l’ait pas encore retrouvé.

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