Résistance – Sylvie Laurent : face à Trump, « un nouvel âge de la dissidence »

 
Dans une tribune au « Monde », l’américaniste et historienne, Sylvie Laurent souligne l’effervescence des mouvements de résistance à Trump, qui oscillent entre la désobéissance civile et l’envie de jouer le jeu de la démocratie parlementaire.
Le Monde | 23.01.2018 | Par Sylvie Laurent (Historienne et américaniste, professeure à Sciences-Po, chercheuse associée à Stanford et Harvard)
Tribune. Une fois encore ces temps-ci, on se penche avec inquiétude sur l’équilibre psychique du président américain et les plus affûtés y voient la métonymie d’un triste état de santé de la démocratie américaine. Donald Trump est non seulement le symptôme mais l’agent actif d’un malaise démocratique profond. Sa présidence, en effet, entretient la défiance à dessein, mettant en cause la légitimité des contre-pouvoirs, en particulier des institutions judiciaires et médiatiques, l’égalité et la dignité des citoyens devant la loi et la valeur du bulletin de vote.
Les partis politiques, dont le niveau de crédibilité atteint aujourd’hui son étiage historique, peinent plus que jamais à raviver la confiance dans la démocratie représentative et la contestation parlementaire au président y est le plus souvent vaine : si les démocrates du Sénat tentent de faire bonne figure derrière Chuck Schumer, la véritable résistance à Donald Trump s’exerce dans la rue.

Une manifestation anti-Trump, à Palm Beach, en Floride, le samedi 20 janvier 2018. M
Des mouvements sociaux de « résistance »
Car il est un autre thermomètre de la vitalité de la démocratie américaine : celle qui depuis toujours exprime son dissent (« dissidence »  et « dissentiment »), et – de Henry David Thoreau à Black Lives Matter, désobéit à l’ordre des choses. Or, depuis un an, les mouvements sociaux de « résistance » (c’est le mot qu’ils emploient) au président et à sa politique connaissent une effervescence qui ne se dément pas.
Près de quatre millions de personnes ont défilé lors de la « Marche des femmes » au lendemain de l’investiture du président, inaugurant un nouvel âge de la dissidence. Des centaines de milliers de citoyens se sont décidés à devenir militants, afin de défendre les sans-papiers, immigrés, assurés sociaux, femmes, Indiens expropriés, environnement menacé, étudiants, malades, LGBT, service public, Noirs… ou simplement une autre idée de l’Amérique. Beaucoup sont des jeunes gens, l’âge semblant un bon indicateur de la popularité du président…
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 « Des centaines de milliers de citoyens se sont décidés à devenir militants, afin de défendre les sans-papiers, immigrés, femmes, Indiens expropriés… »

Des milliers d’associations convergent localement lors de manifestations innombrables dont le calendrier est disponible sur le site Resistance Calendar. Il s’en déroule plusieurs centaines par mois, en particulier dans les Etats du Sud, qui semblent avoir oublié qu’ils furent un jour progressistes. En Caroline du Nord, par exemple, le mouvement Forward Together, mené par le pasteur noir William Barber, conteste tout autant les politiques austéritaires que la restriction du droit de vote et de l’avortement ou l’offensive antisyndicale du gouverneur du cru. Charismatique, Barber organise depuis des années des marches hebdomadaires nommées Moral Mondays, et ses appels à la « résistance morale » à Donald Trump galvanisent les indignés bien au-delà de la Caroline du Nord.
Occupation des bâtiments, des places
Désobéissance civile et disruption sont bien souvent leur seule arme. Ils interpellent bruyamment leurs élus lors des réunions publiques, occupent les bâtiments gouvernementaux et les places, chantent, défilent, scandent. Des réseaux sont tissés sur Internet où s’élabore une stratégie essentielle : faire perdre les candidats républicains lors des scrutins partiels.
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L’exemple le plus remarquable à cet égard est celui des Indivisibles, fédération de dissidents qui compte près de 6 000 antennes avec des responsables à plein-temps, là où le Tea Party n’en comptait que 800. Ses milliers d’antennes locales quadrillent le pays et organisent l’inscription sur les listes électorales, le porte-à-porte missionnaire pour informer sur les moyens de la lutte. Leur site Internet documente la nocivité des politiques menées et met en relation les différents groupes. Leur rôle fut salué lors de la victoire du candidat démocrate Doug Jones dans l’Alabama, un des Etats les plus conservateurs. Ils sont un réseau, pas une maison mère prétendant orchestrer ou diriger les initiatives locales.
C’est là justement que se pose la question de l’avenir et des métamorphoses de cette toile de collectifs, travaillant souvent de concert mais de façon autonome. Le dilemme est connu. Faut-il en effet que les mouvements fusionnent afin de faire émerger une force politique capable d’enrailler les desseins présidentiels et l’agenda conservateur ? Le salut est-il dans l’unité ? Certains reprochent ainsi à la renaissance féministe de se diviser en deux grandes organisations distinctes : Women’s March Inc. et Women’s March’ Action.
Comme après tous les mouvements sociaux d’ampleur, se pose également la question classique : faut-il jouer le jeu de la démocratie parlementaire, renoncer à la désobéissance civile pour la discipline partisane ? L’enjeu est considérable pour le Parti démocrate, qui rêve de recréer la coalition qui porta Barack Obama au pouvoir (jeunes, femmes et minorités) et qui se contenterait de Bernie Sanders. Mais si l’élection de Donald Trump a suscité l’élan militant, ce fut aussi le fruit d’une amertume profonde à l’endroit du Parti démocrate, voire d’une hostilité franche envers Hillary Clinton.
Jusqu’à présent, le Parti démocrate s’est montré bien incapable de séduire l’Amérique frondeuse. Ni les satisfecit de son président falot, Tom Perez, ni la régulière chimère d’un « nouvel » Obama (Keith Ellison, Cory Booker, Kamala Harris…) ne convainquent les nouveaux activistes, agacés du centralisme partisan, de la tiédeur de la ligne et du double langage des candidats. Penser que le rejet de Donald Trump suffirait à leur donner la victoire est une erreur qui, bien que déjà commise, ne semble pas avoir été méditée : Tom Perez fanfaronne déjà que les démocrates vont reconquérir la Chambre et le Sénat en 2018.

Engagement numérique
Récalcitrants et nourris d’une culture militante nouvelle, la vague contestataire de 2018 refuse d’avoir à choisir entre éthique de responsabilité (s’enrôler au Parti démocrate) et éthique de conviction : demeurer désobéissant, vigilant et exigeant, moduler son soutien au cas par cas en refusant chefferie et stratégie unique, au risque de se voir taxés d’immaturité et d’irresponsabilité. Ils ne se contentent pas des « plates-formes citoyennes » et autre engagement numérique que leur proposent les caciques. C’est par le déploiement physique dans l’espace publique, une politique du corps qui rematérialise la parole citoyenne, qu’ils expriment leur dissidence.
Peut-être jeunes pour la plupart, ces mouvements de 2018 témoignent d’une connaissance aiguë des luttes menées un demi-siècle plus tôt, lorsque l’Amérique juvénile et contestataire de 1968 s’est heurtée, aux portes de la convention démocrate de Chicago, aux bâtons de la police. Ils semblent aussi avoir retenu les leçons d’un mouvement des droits civiques qui n’a obtenu de progrès racial qu’en n’accordant jamais de blanc-seing aux présidents démocrates Kennedy et Johnson et en refusant farouchement la cooptation et le moratoire sur les luttes. Ils furent appelés « radicaux », horresco referens.
Prudents, c’est dans la vie politique locale de la quinzaine d’Etats et les dizaines de villes qui se sont résolument engagées dans l’opposition à Donald Trump que certains groupes s’investissent. On refuse d’y appliquer ses politiques sécuritaires, migratoires et anti-environnmentales. Pour un engagement électoral national, il faut encore au Parti démocrate démontrer qu’il mérite cet élan populaire et réinvente son propos. C’est une condition sine qua non pour reconquérir le pouvoir et peut-être un jour, le pays.
Sylvie Laurent est l’auteure de Homérique Amérique (2008, Editions du Seuil), Martin Luther King (2015, Editions du Seuil ; 2016, rééd. Points) et La couleur du marché. Racisme et néolibéralisme aux Etats-Unis (2016, Editions du Seuil).

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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