« Je rends mon uniforme »: le cri de colère d’une infirmière en Ehpad

L’Express – 12/01/2018 –Une infirmière tient la main d'une personne âgée dans un EHPAD (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) à Limoges, le 30 juin 2015 (photo d'illustration)Une infirmière tient la main d’une personne âgée dans un EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) à Limoges, le 30 juin 2015 (photo d’illustration) afp.com/PASCAL LACHENAU
Dans un message publié sur Facebook, Mathilde Basset raconte l’épuisement causé par la charge de travail et la déshumanisation des relations entre patients et soignants.
« Je rends mon uniforme, dégoûtée, attristée. » Mathilde Basset n’en pouvait plus. Cette infirmière de 24 ans a travaillé pendant trois mois au sein de l’hôpital du Cheylard (Ardèche). D’abord aux urgences, puis au sein de établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de l’établissement. Trois mois de souffrance, qui l’ont exposé aux difficiles conditions de travail des personnels soignants. 
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Le 27 décembre, la jeune femme s’est fendue d’un long message Facebook pour raconter son parcours. Partagé plus de 7000 fois, il témoigne de l’épuisement des infirmiers face et du manque d’effectifs dans de nombreux services. Aux urgences, Mathilde Basset pouvait « se retrouver à gérer seule 35 patients relevant d’une surveillance clinique accrue, accueillir un ou plusieurs usager(s) qui entre de manière « programmée » et prendre en charge une ou deux urgence(s) vitale(s), le tout simultanément ». 
« Je suis stressée donc stressante » : l‘infirmière s’épanche surtout sur son passage en Ehpad. A sa charge: 99 résidents, sur « trois niveaux ». La charge de travail est colossale.
La lettre de Mathilde Basset, il y a environ un mois…   
    Madame la Ministre,
Je suis infirmière depuis un an et demi. Je travaille depuis trois mois au Centre Hospitalier du Cheylard en Ardèche. Enfin, je travaillais, car mon dernier contrat de 3 semaines se termine le 4 Janvier prochain et c’est avec dégout et la boule au ventre que je quitte ce radeau de la méduse. J’y ai travaillé 2 mois en médecine / SSR / Urgences. Dans ce service, une infirmière peut se retrouver à gérer seule 35 patients relevant d’une surveillance clinique accrue, accueillir un ou plusieurs usager(s) qui entre de manière « programmée » et prendre en charge une ou deux urgence(s) vitale(s), le tout simultanément. C’est ce qui m’est arrivé. Pour m’aider ? la bienveillance d’une infirmière coordinatrice du service qui devait être partie depuis plus de deux heures, des aide-soignantes à raison de une pour un couloir de 15 à 20 patients. J’ai tenu deux mois – octobre et novembre – puis j’ai arrêté. On continue ?
En Décembre, je suis descendue d’un étage direction l’EHPAD de l’Hopital. ( des couloirs hospitaliers, des chambres doubles sans vide ni oxygène mural, des chariots lourds, seulement 2 ascenseurs pour les visites et les soins). Ce que j’ai omis de vous dire, c’est que l’EHPAD comprend 99 résidents sur trois niveaux. Nous tournons à 3 infirmières ( matin, journée et soir), à deux (matin, soir) les week-ends, les fériés, les vacances et en cas d’arrêt. Bien que situé dans un hôpital, l’EHPAD n’embauche pas d’infirmière de nuit faute de budget pathos. Et on continue à faire croire au usagers et à leur famille qu’ils seront soignés quoi qu’il arrive. Ce matin, j’étais donc seule pour 99 résidents, 30 pansements, un oedeme aigu du poumon, plusieurs surveillances de chutes récentes et j’en passe. Mes collègues aide-soignants étaient eux aussi en effectif réduit ce qui ne leur permettaient pas de distribuer les médicaments comme généralement pratiqué après vérification des 99 piluliers complétés par la pharmacie interne. (Et ce, dans le cas où il s’agit bien d’aide-soignants et non d’agents de service hospitaliers faisant fonction d’AS, pas formés ou formés sur le tas avec toutes les lacunes que cela engendre)
Ce matin, j’ai craqué. Comme les 20 jours précédents. Je m’arrache les cheveux, au propre comme au figuré. Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15 ( débutée à 7h15), je suis stressée donc stressante et à mon sens, maltraitante. Je ne souhaite à personne d’être brusqué comme on brusque les résidents. Disponible pour personne, dans l’incapacité de créer le moindre relationnel avec les familles et les usagers, ce qui, vous en conviendrez, est assez paradoxal pour un soi-disant lieu de vie.
Je bâcle. Je bâcle et agis comme un robot en omettant volontairement les transmissions de mes collègues que je considère comme les moins prioritaires pour aller à l’essentiel auprès des 99 vies dont j’ai la responsabilité…
J’adore le soin, le care, la relation de confiance avec mes patients, mais je ne travaille pas dans un lieu de vie médicalisé. Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche.
Arrivez-vous à dormir ? Moi non. Et si c’était vous? Vos parents? Vos proches ? Que voulons-nous faire pour nos personnes âgées ? Pour les suivants ?
J’ai peur Mme la Ministre. Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser promet des heures bien sombres au « système de Santé ». Venez voir, rien qu’une fois. Moi je rends mon uniforme, dégoutée, attristée.

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Impossible dans des conditions d’assurer un suivi individualisé des personnes âgées. Le temps presse, il faut aller vite, se montrer productif. Elle raconte ainsi sa journée du 27 décembre, similaire aux autres. « Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15 ( débutée à 7h15), je suis stressée donc stressante et à mon sens, maltraitante. » Mathilde « brusque les résidents », n’est « disponible pour personne », incapable de « créer le moindre relationnel avec les familles et les usagers ».
 « Je suis dans une usine d’abattage »
Mathilde Basset l’affirme pourtant: elle adore le « soin » et la « relation de confiance avec les patients ». Mais les contraintes sont trop fortes et l’empêchent d’exercer son métier avec humanité. « Je ne travaille pas dans un lieu de vie médicalisé. Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. » 
L’infirmière a fini pas rendre sa blouse de service. A la fin de son message, elle interpelle la « politique gestionnaire » d’Agnès Buzyn. Mathilde Basset confie à L’Humanité a décidé d’envoyer son message à la ministre de la Santé, car sa « situation dépasse de très loin le cadre du centre hospitalier du Cheylard ». Le gouvernement affiche de son côté une volonté d’améliorer la situation sans les EHPAD. Les moyens qui leurs doivent être renforcés de 100 millions d’euros en 2018.  

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