La civilisation moderne, une conspiration contre la vie intérieure ?

La Décroissance – Février 2018 – Annick Stevens / – Extraits –
Qu’entend-on par « vie intérieure » ? On pense généralement à ce monde propre que chaque être humain est capable de se constituer à partir du monde commun, de cet espace de pensée, d’imagination ou de rêverie, de ce retrait à l’écart des préoccupations quotidiennes et des exigences de la vie en commun. Qu’elle soit dédiée plutôt à l’ouverture émotionnelle et esthétique ou plutôt à l’effort d’une réflexion intellectuelle, cette disponibilité de l’esprit demande certaines conditions favorables, essentiellement de temps et d’environnement.
Les quais bondés de la ligne 13 du métro parisien, à Saint-Lazare, en décembre 2010 (illustration) Crédit : AFP / MIGUEL MEDINA
Il ne fait pas de doute que de telles conditions sont dures à trouver dans une société où tout doit aller très vite, où notre attention est sans cesse sollicitée par des agitations de toutes sortes, où l’espace public est saturé d’agressions sensorielles et d’injonctions à agir de manière stéréotypée, mécanique, mimétique. La première chose qui est perdue dans un tel monde, c’est l’individualité, remplacée par une fausse communication avec autrui sous la forme d’échanges immédiats et insignifiants, qui sont aux antipodes de la communication profonde que l’on entretient par la réflexion sur toutes les pensées et les expériences dont nous avons hérité du reste de l’humanité.
Cependant, il ne faudrait pas s »imaginer que ces caractéristiques de la modernité technique constituent le seul obstacle à l’épanouissement d’une vie intérieure ou plus généralement d’une vie de l’esprit.Elle constituent plutôt une seconde couche d’aliénation s’ajoutant à celle qui a toujours existé, et qui a toujours englué l’action individuelle dans la paresse du conformisme et les aspirations de l’esprit dans la satisfaction du seul bien-être matériel.
Non que celui-ci soit négligeable ou que cette préoccupation soit méprisable chez ceux qui peinent à se procurer le nécessaire. Le problème est que souvent, les moyens par lesquels on prétend assurer le bien-être de tous, sont précisément ceux qui en dépouillent une grande partie de l’humanité, et que la définition de ce bien-être est étendue à de nouveaux objets qui font de la course à l’accumulation la seule activité de la majorité des humains quelle que soit leur situation sociale et économique. Tout cela est bien connu, mais qui en tire les conclusions pour sa propre vie ?
La firme Nokia vient de déposer le brevet d’un tatouage très spécial qui vous assurera de ne plus jamais rater aucun mail, appel ou SMS et vous permettre d’avoir la technologie dans la peau, littéralement. Ce tattoo communiquerait avec un téléphone par ondes magnétiques et déclencherait une vibration tactile chez l’utilisateur à chaque stimulus.
Que ce soit par l’ignorance, par des dogmes religieux, par les traditions morales, par les conformismes sociaux imposés ou choisis, une grande partie des êtres humains ont toujours eu l’esprit soumis, peu enclin à l’exploration personnelle, au développement de leurs facultés et à la création de nouvelles formes d’expression. Alors même que certains de ces obstacles reculent, d’autres sont réactivés et de nouveaux apparaissent. Il n’empêche que chaque société a toujours vu naître ses individus rebelles à l’air du temps, refusant le donné, et cherchant à le remplacer par d’autres possibles, déployant alors toute leur richesse intérieure pour ouvrir de nouvelles voies et transmettre à d’autres le désir d’en faire autant.

Aujourd’hui le temps presse pour empêcher des destructions irréversibles, mais cet objectif même exige qu’à côté de la lutte frontale contre les responsables de ces destructions, on développe conjointement, de manière à les rendre désirables par tous, toutes les manifestations possibles de ces activités infiniment plus dignes de l’humanité et seules pourront la préserver de son obsession économique : les arts, les pensées, les communions avec la nature, les plaisirs du corps et de l’esprit, les méditations solitaires et les échanges vrais, et d’autres pratiques peut-être qui restent à inventer. Si l’on arrive à répandre ces désirs là, alors le cercle vicieux serait brisé et remplacé par une spirale dont les boucles vont s’élargissant, les puissances intérieures et les conditions extérieures se renforçant mutuellement à partir du premier pas lucide vers la libération.
Annick Stevens, docteur en philosophie, traductrice d’Aristote, a fondé une université populaire à Marseille où elle intervient depuis2012. Elle a écrit le chapitre consacré à Annah Arendt dans l’ouvrage Aux origines de la décroissance

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