Gouvernement – Portrait : Cédric Villani, l’exponentiel.

M le magazine du Monde | 17.02.2018 Par Vanessa Schneider

Il vient de remettre cette semaine un rapport sur l’enseignement des mathématiques. Il en peaufine un autre sur l’intelligence artificielle. Suivront la Nouvelle-Calédonie, l’évasion fiscale tout en continuant à veiller sur Saclay, qui fait partie de sa circonscription … Elu député LRM en juin, Cédric Villani incarne le renouvellement version Macron. Bien que novice en politique, le mathématicien médaillé de Fields ( la plus haute distinction accordée aux mathématiciens de moins de 40 ans )  ne cesse de démentir l’image d’un savant lunaire déconnecté des réalités. Et prend à bras-le-corps le rôle qu’il s’est choisi. Mû par une ambition : préparer l’avenir. Celui de ses concitoyens

La tête curieuse de la Macronie
Elu député en juin 2017, le mathématicien est une des plus belles prises d’Emmanuel Macron. Présent sur plusieurs fronts, ce novice en politique s’engage à fond dans sa mission.
Reconnaissons-le d’emblée, c’était mal parti. A 7 heures du matin, le portable sonne : Cédric Villani est à la gare du Nord, à Paris. Il ne sait plus quel train il doit prendre pour Bruxelles, mais se souvient qu’on doit l’accompagner, ce qui est déjà une information. Il hésite à monter dans le premier Thalys venu, on le conjure de nous attendre, tout va s’arranger.
Sur le quai, on le retrouve en grande conversation avec une dame qui nous embrasse sur les deux joues. Il a remis la main sur son billet et semble plus détendu qu’au téléphone. Il hisse un énorme sac sur son dos, son corps longiligne se courbe sous le poids, il ressemble à une tortue. Le député mathématicien au look dandy gothique trimballe sa maison avec lui. Vêtements de rechange, nécessaire de toilette, bouquins à profusion, câbles électriques en tout genre, ordinateur, clavier d’ordinateur, souris d’ordinateur, coffret de DVD, un capharnaüm à faire exploser la fermeture Eclair. On sent que ce fatras le rassure.

Cédric Villani dans les locaux de l’Assemblée nationale. PAUL LEHR POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
Il se définit en comptant sur ses doigts : « J’ai trois caractéristiques. Un, je suis toujours en retard. Deux, je suis toujours pressé. Trois, je suis toujours chargé. » On demande : « La dame, c’était qui ? », « Aucune idée », répond-il d’une voix douce et chantante. Là-dessus aussi, il a une théorie : « Les matheux ne reconnaissent pas bien les visages. » C’est scientifiquement prouvé, ajoute-t-il. On s’incline. Il est habitué à être interpellé, photographié. A la fin de la journée, il se sera livré à des dizaines de selfies et presque autant d’autographes, avec la patience et le sourire de celui qui ne boude pas sa notoriété.
Un animal politique inattendu
Cédric Villani, 44 ans, a été élu député de la cinquième circonscription de l’Essonne en juin 2017 sous l’étiquette La République en marche (LRM), mais ce n’est pas ce qui attire les foules. D’ailleurs, une fois sur deux, les passants l’abordent d’un « monsieur le ministre ! ».
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Il est, depuis qu’il a obtenu, en 2010, la médaille Fields – la plus haute distinction accordée aux mathématiciens de moins de 40 ans –, le Français le plus connu de sa discipline. Un CV à faire tourner les têtes (Normale-Sup, agrégation, doctorat), des décorations en pagaille (mérite et Légion d’honneur), des postes universitaires à foison (Atlanta, Berkeley et Princeton, aux Etats-Unis ; Lyon, en France). Une belle prise pour Emmanuel Macron, avide de profils atypiques pour incarner la nouvelle ère qu’il entend représenter. Et une opportunité en or pour Villani qui a, depuis qu’il est médaillé Fields, abandonné la recherche pure pour d’autres ambitions.
« En quatre semaines, il a mieux intégré les sujets de la circo que nous en quatre ans. » Un opposant politique dans l’Essonne »
Quand ils l’ont vu arriver dans sa circonscription de l’Essonne, ses opposants ont d’abord cru à un gag. Il faut dire que c’était la première fois qu’ils voyaient débarquer un candidat en costume trois-pièces, lavallière au cou, chapeau mou, et broche araignée au revers de la veste. Une panoplie à rendre fou les portiques de sécurité – on vous épargnera l’échalas passant le contrôle du Parlement européen à Bruxelles avec son sac à malices, sa montre à gousset, les araignées qui bipent… Passé le choc sur les marchés, il a bien fallu le prendre au sérieux.

Le presque Nobel n’a rien d’un parachuté, il vit à Orsay avec son épouse, biologiste, et leurs deux enfants, nés en 2000 et 2003. Peu importe que certains racontent avoir aperçu des vélos flotter dans sa piscine, que son jardin ait des airs de jungle (ou de dépotoir, c’est selon), qu’il ait fait campagne en Uber, qu’il ait, à peine élu, mis son écharpe tricolore à l’envers le 14-Juillet ou qu’il se perde parfois, approcher un génie fait grimper les électeurs aux rideaux.
« Même ceux qui ne votaient pas pour moi me souhaitaient bonne chance, se souvient-il, encore réchauffé du feu réconfortant de cette campagne éclair et triomphante. Les scientifiques sont une catégorie très appréciée des Français, le CNRS bénéficie d’une cote de confiance de 90 % alors que les politiques sont tout en bas de l’échelle ! »
Une intelligence hors norme
Surtout, il travaille comme un damné, se plonge dans les dossiers, prend des milliers de notes dans des Moleskine de couleur, ingurgite des tonnes d’informations, confronte les points de vue, les synthétise pour une maîtrise parfaite des sujets. Parfois jusqu’à l’épuisement physique.
Cet engagement total qu’il applique en science comme en politique est sa marque de fabrique. « Il pouvait rester dix-neuf heures de suite dans son bureau, se souvient le mathématicien Etienne Ghys qui l’a accueilli à l’ENS Lyon pour son premier poste de professeur. En plus d’être brillant, il est un orateur excellent et charismatique. Il a immédiatement fasciné les élèves, pourtant réputés exigeants. »
« En quatre semaines, il a mieux intégré les sujets de la circo que nous en quatre ans », complète un de ses adversaires malheureux dans l’Essonne, qui admet : « Il ne fait pas dans l’empathie comme les élus à l’ancienne qui ont tendance à jouer les assistantes sociales, il est extrêmement scrupuleux. Il fera le job, il est là pour longtemps. » Il n’a d’ailleurs pas hésité à monter immédiatement au créneau, en janvier, pour dénoncer un éventuel report du projet de construction d’une nouvelle ligne de métro desservant Saclay.
Bref, à part ce léger problème avec les visages, Villani est doté de capacités intellectuelles hors normes : « Il est hypermnésique, il a une mémoire des mots bluffante, il est capable de redire à la virgule près une phrase lue ou entendue trois semaines auparavant », constate son ancien directeur de campagne Thomas Friang.
Jean-Luc Mélenchon a bien tenté de se payer sa pomme, la campagne des législatives à peine terminée, s’engageant à « lui expliquer ce qu’est un contrat de travail ». Il s’est pris un tweet bien tapé en retour : « Directeur de l’IHP [institut Henri-Poincaré, de 2009 à 2017], j’en ai vu des contrats de travail… mais c’est tjs un plaisir de recevoir des cours particuliers ! » Personne ne s’est plus risqué à venir le chauffer.

Le chouchou du pouvoir
« Les gens l’imaginent perché, mais en fait pas du tout, assure Amélie de Montchalin, jeune députée LRM de la sixième circonscription de l’Essonne. Il a une vraie intelligence des rapports de force, il sait quand il faut faire un coup, il est très politique. » Résultat, Villani a été élu avec 69,36 % des voix contre la candidate Les Républicains Laure Darcos, pourtant jugée archifavorite. Depuis, la Macronie frétille : un député médaille Fields, même en frac, même avec une araignée épinglée au veston, ça vous pose un parti.
« Je me suis mis à planifier mes heures de sommeil : si mercredi et jeudi je dors quatre heures par nuit, je peux faire une nuit blanche le vendredi. » Cédric Villani

Le nouveau président le promène partout où il peut, en tournée africaine en décembre 2017 comme en Chine début janvier. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’éducation nationale, en a fait son interlocuteur privilégié et converse avec lui dans les magazines à grand tirage. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, aime s’afficher à ses côtés ; à l’intérieur, Gérard Collomb lui tape sur l’épaule en souvenir de ses années lyonnaises ; à la culture, Françoise Nyssen lui claque la bise (n’est-il pas, en plus de tout le reste, auteur de bandes dessinées, à tu et à toi avec moult musiciens dont le chef d’orchestre Karol Beffa, après avoir été entre autres membre du jury d’un festival de cinéma au Portugal en 2015 ?). En quelques mois, il est devenu la mascotte baroque du nouveau pouvoir.
Cédric Villani n’a pas décroché le statut de chouchou par hasard. Sous ses airs foutraques, il est l’incarnation parfaite du premier de cordée cher au président. Mondialement distingué pour ses travaux, il a quitté l’ascèse de la recherche pour l’action et la lumière.
Depuis sept ans, celui que l’on surnomme parfois le « Lady Gaga des maths » sillonne la France et le monde pour des prestations rémunérées sur les sujets scientifiques, participe à des colloques et à des programmes télévisés. Il écrit des livres, des conférences filmées commercialisées en coffret DVD qu’il ne manque pas de brandir à chacune de ses interviews : « Un parfait cadeau de Noël ! » On n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Il a un carnet d’adresses long comme ses bras arachnéens, constitué au fil des années lors de ses voyages, des émissions télé et des programmes de « Young Leaders », qui réunissent les futures élites, auxquels il a systématiquement postulé. « Avec la médaille Fields en 2010, un déluge médiatique s’est abattu sur moi, j’ai décidé d’y répondre positivement », assume-t-il.
En élève appliqué, il s’est même offert un stage de deux jours de communication pour s’entraîner à parler dans les médias. Comme tout ce qu’il entreprend, il le fait à fond, sans ménager ses forces, qu’il gère comme des paramètres. « Je me suis mis à planifier mes heures de sommeil : si mercredi et jeudi je dors quatre heures par nuit, je peux faire une nuit blanche le vendredi, etc. »
L’envie de sortir des sentiers battus
Alors, certes, le milieu des maths grince un peu des dents face au tourbillon Villani. Dans le petit monde de la recherche, on n’aime pas trop les vulgarisateurs. Surtout ceux qui tirent la couverture à eux. « Beaucoup considèrent qu’il est allé trop loin, constate Etienne Ghys. Quand on veut donner le goût des maths à des écoliers, on est obligé de tricher un peu et ça agace une élite. »
Le médaillé en a choqué plus d’un quand il a raconté sans fards, dans son livre Théorème vivant (Ed. Grasset, 2012), comment il avait tout planifié pour obtenir la Fields avant ses 40 ans. « La plupart du temps, les mathématiciens se fichent des médailles, note Ghys. Leur ambition est scientifique, la sienne est autre. »
« J’ai toujours essayé de me désenclaver. A l’ENS, j’étais le scientifique qui traînait avec les littéraires. A l’université, j’étais le matheux qui savait parler aux statisticiens. » Cédric Villani

ll aurait fallu voir la tête de certains quand il s’est fait applaudir à l’université d’été du Medef en 2010 ou lorsqu’il s’est affiché à la Fête de L’Humanité six ans plus tard. Sans parler de ce jour de 2011 où il s’est livré à un duo télé avec l’humoriste Franck Dubosc sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+. « Quelques-uns m’ont reproché de m’être prêté à cette “farce”, écrit Villani dans Théorème vivant. Mais aucune importance, le lendemain dans la rue, tout le monde m’arrêtait. » Comme « Cédric est gentil », de l’avis général, on lui pardonne beaucoup. « Il est toujours partant pour faire des choses, y compris dans des endroits pas prestigieux comme des écoles primaires du centre de la France », admet Etienne Ghys.
L’engagement politique du surdoué n’a pas surpris ses amis et anciens collègues. Dès Normale-Sup, il devient président du bureau des élèves. Un poste-clé qui mêle animation et administration. Il organise les fêtes et se charge de répartir les chambres aux étudiants de la promo. Le voilà chef de bande dialoguant, discutant, négociant. Tissant sa toile.
« J’ai toujours essayé de me désenclaver. A l’ENS, j’étais le scientifique qui traînait avec les littéraires. A l’université, j’étais le matheux qui savait parler aux statisticiens. » Avec le sourire, il n’hésite pas à bousculer les codes, la frilosité des structures et des us et coutumes universitaires. « Si on suit les règles à la lettre, on ne s’en sort pas, plaide-t-il. La plupart des problèmes du CNRS sont liés à ça : une bureaucratie terrible dans les recrutements et les processus d’appels d’offres. »
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Aux Etats-Unis, il découvre le financement privé, les avantages de l’économie de marché. Plus tard, à la tête de l’institut Henri-Poincaré, consacré aux recherches mathématiques, il devient patron, rencontre les chefs d’entreprise, les convainc de mettre la main au portefeuille pour investir dans la recherche. « Il fallait remettre de l’ordre dans le chaos, retrouver le passé glorieux de l’institut. En huit ans, on a créé de nouveaux départements, mené une opération de modernisation, levé 25 millions d’euros. »
Un enfant à la santé fragile
Libéral, décomplexé, apôtre de la réforme, le voilà macroniste avant l’heure. Lorsqu’il rencontre le futur président en 2013 dans son bureau de conseiller à l’Elysée, le courant passe immédiatement. Européen convaincu, Villani vient le solliciter pour le think tank EuropaNova, qui a besoin du parrainage de François Hollande pour le lancement d’une conférence. Macron se réjouit de lui rendre service. En 2014 pourtant, le scientifique préside le comité de soutien d’Anne Hidalgo pour les municipales, un épisode dont il ne fait guère la publicité aujourd’hui. Ce qui ne l’empêche pas de revoir Emmanuel Macron de temps à autre jusqu’à l’aventure En marche !

Cédric Villani devant le lycée Buffon (Paris, 15e) dans le cadre d’un de ses travaux parlementaires dédiés aux mathématiques. PAUL LEHR POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
L’argent n’est pas non plus un tabou pour le prof. Cela n’en fait pas forcément un fin gestionnaire. Le jour où on le suit, sa carte bancaire est bloquée : l’Assemblée ne lui a pas encore remboursé les dépenses engagées dans le cadre de ses différentes missions…
Aux questions pécuniaires, il répond sans ambages. Il raconte ainsi avoir cumulé deux salaires, l’un en France, l’autre aux Etats-Unis, lorsqu’il était à Atlanta : « L’université a fermé les yeux. » Et reconnaît être payé tous les mois depuis 2009 pour un seul cours par an par l’université de Lyon-I. Depuis qu’il a été élu député et perçoit comme ses collègues une indemnité de 7 185,60 euros brut sans compter les frais, il conserve malgré tout, en accord avec la direction de l’établissement, la moitié de son salaire. Du donnant-donnant, il garde une rémunération et la fac, grâce à la présence du médaillé Fields, grimpe dans le classement de Shanghaï. Bienvenue dans le nouveau monde.
Pourtant, devenir Cédric Villani n’était pas gagné. Enfant, il était malingre et souffreteux, « pas du genre à sortir avec les copains ». « J’étais un garçon très réservé, très souvent absent, malade. J’avais des angines, des bronchites, des crises d’asthme, la maladie faisait partie de mon quotidien, alors je restais à la maison. »
Des heures à bouquiner des livres de vulgarisation scientifique dans son lit et à regarder des films : « Les livres et les films constituaient l’essentiel de mon rapport au monde. » Un jour, un médecin convoqué à son chevet lui glisse à l’oreille : « Il y a des moments où ça va bien ? » De ces années « d’anxiété permanente », Cédric Villani a gardé quelques traces : un regard qui part ailleurs quand on l’attrape, un léger balancement qui rythme parfois son corps d’avant en arrière quand il parle.
Ses parents craignent pour sa santé, mais l’isolement de l’aîné de la fratrie de trois garçons ne les inquiète guère. Ils s’interrogent bien lorsqu’ils le voient se déguiser en Goldorak et mimer des combats pendant des heures dans le jardin de la maison corrézienne, mais, bon, ils s’y font : enfant, ses bizarreries ne l’empêchent pas d’enquiller les 20/20 comme d’autres les heures de colle.
« La marge est étroite, dit-on, entre le génie et la folie », note Villani dans son livre. Malgré plus de temps passé dans sa chambre qu’à l’école, il excelle. « J’étais bon partout. Toujours premier. Sauf un trimestre en CM2 et deux en classes prépa », se souvient-il avec une précision qui fait presque froid dans le dos. Son cas est un casse-tête pour les enseignants : « J’étais sage, mais très anxieux. Ils se battaient pour entendre le son de ma voix, j’étais un élève difficile à gérer. »
Le miraculé de Normal-Sup
Ce n’est pas Cédric Villani qui fera mentir cette loi d’airain qui fait des bons élèves des fils ou filles de profs. Pas d’autres mathématiciens chez les Villani, famille de pieds-noirs aux ascendants napolitains, génois et grecs, mais des enseignants en pagaille. Un père et une mère profs de lettres classiques et des oncles et tantes couvrant tous les spectres des matières enseignées dans le secondaire et le supérieur. Une famille « d’intellectuels », résume-t-il, où l’on regarde des films en famille, où l’on joue et écoute de la musique, où les livres sont partout.
Chaque enfant doit pratiquer un sport et un instrument de musique. Pour lui, ce sera tennis de table et piano. L’un de ses frères est aujourd’hui compositeur de musique de film à Los Angeles, l’autre est dermatologue. Chez les Villani, on ne s’intéresse guère à la politique. Jeunes, les parents votent à gauche, puis au centre, occasionnellement à droite plus tard. Encore un bon point pour l’entrée en Macronie.
Certains grands timides accèdent au monde par le biais de leurs premiers émois. Cédric Villani, lui, découvre la vie à Normal-Sup, ce qui, le concernant, revient à peu près au même. Né le 5 octobre 1973 à Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, il est véritablement venu au monde dix-neuf ans plus tard, à son entrée rue d’Ulm.
Dès le week-end d’intégration, le polard vire sa cuti avec le premier verre d’alcool de sa vie. Une cuite au kir dont il se souvient encore. Quelques gorgées sirupeuses ont suffi pour le transformer en polochon vociférant qu’il faut porter dans son lit. Pas dégoûté, il recommence : « Il m’arrivait même parfois de tenir le bar », se souvient-il encore surpris de sa propre audace.
Fini les crises d’asthme et les mots d’excuse, la santé du normalien devient miraculeusement excellente et le restera. Il se refuse à interpréter cette métamorphose métabolique : « Je ne suis pas doué en autopsychanalyse. » Toujours est-il qu’il pète la forme au point qu’il ne dort plus la nuit. Il gagne deux surnoms, « Marsu », pour Marsupilami, la créature sautillante, et « Vit la nuit ».
C’est à cette époque également qu’il adopte son look. Il se laisse pousser les cheveux, se cherche une identité. « J’ai vu une publicité dans le métro pour des costumes anciens, ça m’a plu, j’ai appris le numéro par cœur et j’ai appelé. Depuis, je m’habille comme ça. » Pas un jour où il ne porte le trois-pièces, par 40 °C en Afrique avec le président de la République, par grand froid à Paris ou chez lui, en famille autour de la table du dîner. Pas un gadget, donc, plutôt une seconde peau.
Lavallière et métal symphonique
Villani est un homme qui va au bout de ses idées. « Je fais beaucoup de choses par intuition, puis je continue par amour des règles qu’on se fixe à soi-même. Quand on commence quelque chose, on continue. » « C’est un choix stylistique, un choix éditorial pur et simple, commente son ancien directeur de campagne Thomas Friang. Il a décidé de s’habiller comme ça et s’y tient. »
Cet accoutrement est bien plus qu’une simple panoplie, c’est un moyen que l’ancien gosse renfermé a trouvé pour se rapprocher des autres ou pour amener à lui ceux qu’il n’ose pas aborder. « C’est comme une colle tout autour de moi qui agrippe plein de choses, concède-t-il. L’araignée est un excellent “ice breaker”. Des inconnus me parlent grâce à ça. »

La collection des broches de Villani en forme d’araignée. PAUL LEHR POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
« Il a compris que dans ce monde il faut se distinguer, que les personnages qui marquent les esprits sont ceux qui ont un potentiel narratif très fort, observe Guillaume Klossa, fondateur d’EuropaNova, qui a initié Cédric Villani à la politique avec son think tank. Il fait les choses spontanément, mais a un sens du marketing exceptionnel ! »

Tout ce que porte le député a une signification, une histoire. Ce jour-là : une broche araignée offerte par un artiste macédonien rencontré à Skopje, une lavallière cadeau d’une amie, une montre donnée par un collègue américain, une écharpe blanc et noir à motifs araignée « confectionnée par une femme et fan ». Au cou, il porte, sur une chaîne, une pièce excavée représentant Franco en fumeur de joints créée pour lui par un artiste espagnol. Sur la tête, un chapeau qui lui vient de l’Académie des entrepreneurs de Budapest. « Toutes ces choses veillent sur moi », assure-t-il en figeant un instant l’iris sombre de ses yeux.
C’est à Normale-Sup aussi qu’il se passionne pour la musique. Bach, Brahms, Mahler, Beethoven, Prokofiev, Glass, tout son salaire passe dans l’achat de cassettes audio ou en places de concert. Plus tard, il se plongera dans la chanson française, des Frères Jacques à Brassens ou à Catherine Ribeiro. Il enchaînera avec les Beatles, les Beach Boys, Tom Waits.
Depuis quelques années, il est dans sa phase métal symphonique et rock progressif. Toujours avec la même manie : écouter et réécouter les morceaux des centaines et des milliers de fois. Il assure que ça l’aide à réfléchir et à écrire. Comme il l’avait fait pendant la rédaction de sa thèse de 450 pages sur le comportement des milliards de milliards de particules qui évoluent en milieu gazeux (on simplifie), il se repasse un titre en boucle à l’infini pour se concentrer sur les nombreux dossiers dont il a aujourd’hui la charge.
L’ancien et le nouveau monde
Cédric Villani semble tout à son aise dans sa nouvelle équation. « Macron correspond complètement à ce qu’il cherchait, constate Guillaume Klossa. Une force centrale, très européenne, ouverte sur la modernité, consciente des enjeux industriels, des effets de masse et du monde de l’entreprise. »
La première fois qu’on avait aperçu le député, c’était au Bourbon, la brasserie parisienne prisée des politiques, située à quelques mètres de l’Assemblée nationale, en plein quartier des ministères. En terrasse, Laurent Wauquiez, alors candidat à la présidence de LR, distillait ses confidences off à deux journalistes politiques chevronnés.
A l’intérieur, le député lançait sa mission sur l’intelligence artificielle avec une armée de jeunes spécialistes du numérique tapant frénétiquement sur leurs ordinateurs. Le député LRM dirigeait cette première séance de travail avec calme et efficacité : introduction, perspective, point 1, point 2, point 3, agenda, conclusion. Pas de parlottes inutiles. On s’était dit qu’on assistait là au choc des cultures entre l’ancien et le nouveau monde, entre la politique politicienne et le pragmatisme réformateur.
« Je réagis en coach, reconnaît-il. Je suis dans une démarche managériale, avec une volonté d’efficacité et de ne pas perdre de temps, avec les codes de l’entreprise tels que je les ai appris sur le tas. » Depuis son élection, Villani est sur tous les fronts à l’ Assemblée nationale : mission sur les mathématiques, rendue publique en début de semaine, mission sur l’intelligence artificielle pour le printemps, mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, mission sur les procédures de poursuite des évasions fiscales, présidence de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). « Il a un excellent sens politique, il se positionne sur des sujets porteurs d’avenir et en cohérence avec son parcours », résume Guillaume Klossa.
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Du coup, on ne le voit guère en séance ni en commission. « Je suis dispensé », explique-t-il sans artifice. Un traitement de faveur qui arrange tout le monde. Car, dans les rangs de LRM, on ne tient pas forcément à voir ce rationnel forcené trop souvent dans l’Hémicycle.

Lors du débat sur la loi sur la moralisation de la vie publique, il avait cafouillé, se prononçant contre le verrou de Bercy – ce monopole du ministère du budget en matière de poursuites pénales pour fraude fiscale – alors que le gouvernement voulait le maintenir.
« Je ne connaissais pas bien le sujet, explique-t-il aujourd’hui. Les arguments n’étaient pas clairs. Il est évident qu’en politique on est amené à prendre des positions contraires à ce que l’on pense, mais le minimum, c’est de comprendre la logique de la chose. Si on comprend, on peut suivre. Sur le verrou, ce n’était pas le cas, c’est pourquoi j’étais hésitant. » « On l’utilise parfaitement bien, estime sa collègue Amélie de Montchalin. Il est là où il est le meilleur. Ça ne sert à rien de le mettre dans l’Hémicycle pour l’étude d’un texte interminable. »
Eloge du mouvement
Villani mesure bien les interrogations que peut susciter son statut particulier : « Si l’on n’est pas présent à l’Assemblée, on nous le reproche, on dit qu’on ne fait rien. Pourtant, il y a une frustration à n’être là que pour faire masse alors que l’on peut être utile à autre chose. »
Son avenir en Macronie, Cédric Villani jure ne pas y penser encore. « Toute ma vie s’est construite sur des embranchements », explique-t-il en dessinant de ses longs bras un arbre dont les tiges partent dans tous les sens.

Cédric Villani assiste aux auditions de la Mission mathématiques Villani-Torossian au lycée Buffon (Paris 15e), dont le rapport a été remis le 12 février. PAUL LEHR POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
Mais il ne faut pas le pousser bien longtemps. Un poste de ministre ? « Le portefeuille de la recherche, ça aurait du sens. Etre un jour dans l’exécutif après avoir tâté du législatif, ce serait logique. Tout est possible… »
Lorsque des jeunes lui demandent des conseils pour réussir, Villani leur sert toujours les mêmes recommandations (en trois points, cela va de soi) : « Un, ne vous mettez pas dans une case. Deux, soyez toujours en mouvement et bougez dès que vous connaissez bien un sujet. Trois, laissez une part importante de hasard dans votre carrière. » Un théorème qui lui va comme une lavallière de soie.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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